L’accent de cette parole signifiait un profond attachement au moine silencieux qu’elle servait sans autre salaire que d’être logée et nourrie.

Elle n’ajouta aucune explication, discrète par discipline, et comme si elle avait eu peur de préciser ce qu’elle savait.

L’appartement de Dom Estienne possédait une singularité, un escalier en colimaçon donnant, sous le toit, accès à une mansarde dont le Bénédictin avait fait son cabinet de travail, « sa librairie. » Aumônier du couvent de la rue Monsieur, il ne quittait son ermitage que pour aller remplir son ministère quotidien. Le reste du temps, il se consolait, parmi ses livres, du chœur de son abbaye lointaine, de l’office en commun, de tout ce qu’il chérissait dans l’austérité monastique.

La chaleur dense, alourdie par l’exhalaison des vieilles reliures, ne l’empêchait point, tout malade qu’il fût, de travailler là, sa lucarne ouverte. Jérôme le découvrit à sa table, derrière une muraille d’in-folio. Son teint s’identifiait à la couleur des parchemins jaunis. Natif du Morvan, Dom Estienne conservait en son froc noir l’aspect d’un montagnard à la tête fruste qu’on aurait crue taillée dans un bloc de granit. Bien que l’œil fût caché sous l’ombre de dures arcades, il émettait une flamme secrète et dominatrice. Ses lèvres rectilignes paraissaient ne pouvoir exprimer que des certitudes : Cela est, ou : cela n’est pas. Est, est ; non, non. Mais une bonté calme et la tristesse d’une grande fatigue détendaient la rigueur de son masque.

A l’entrée de Jérôme, il releva son front et sourit. Il ne prit pas le temps de ranger sur son pupitre les feuillets épars ; il tourna vers le jeune ami sa chaise de paille, et, les deux mains ouvertes, l’attira :

— Eh bien ! que se passe-t-il, mon enfant ? On ne vous voit plus. Je commençais à m’inquiéter…

Jérôme, au lieu de lui répondre aussitôt, dit impétueusement :

— Et moi aussi, en recevant votre mot, je vous ai cru bien malade. Mais je vous trouve au travail. Donc tout va mieux.

— Détrompez-vous, mes jours sont comptés. Je voudrais simplement achever la lecture de Denys le Chartreux. J’entreprends le quarante-deuxième et dernier tome. Aurai-je la force de rédiger mes notes ? J’aimerais mourir assis ou debout. Il m’en coûte de voir approcher la lassitude dernière, le consentement à la défaillance, l’envie de se tourner vers le mur et d’exhaler le Consummatum est sans avoir rien terminé. C’est ainsi ; Dieu est le Maître ; je passerai à d’autres ma petite lampe de veilleur ; le repos dans la Lumière sera bon… Et vous Jérôme, où en êtes-vous ? Voyez-vous mieux le sens de votre avenir ? Avez-vous pris une décision ?

— Oui, répondit Jérôme d’un ton cavalier, et vous serez, après ma mère, le premier à la connaître. Ce soir même, je vais me fiancer.