Ce billet portait en haut, dans un coin, le mot : PAX surmonté d’une petite croix. La paix, celle qui n’appartient pas au monde, Jérôme savait bien que le vieux moine en détenait le riche usufruit ; et rarement il l’avait quitté sans avoir eu part à la céleste aumône. Mais, la croix, il n’en voulait guère, pour l’heure du moins.

Le message lui fut désagréable ; il eût préféré le silence de Dom Estienne jusqu’à ses fiançailles avec Agnès ; alors, il se fût retranché derrière un net engagement ; le séminaire n’aurait plus qu’à s’évanouir de l’horizon.

De plus, cette confidence : « Je suis très souffrant » donnait à penser que le vieillard se savait atteint d’un mal sérieux, mortel peut-être. Jérôme avait déjà remarqué sur ses joues une teinte « jaune paille », indice d’un cancer latent. L’idée que Dom Estienne mourrait bientôt le chagrinait à l’extrême ; sauf Montcalm, il n’avait vu disparaître personne qu’il eût vraiment aimé. Et le langage d’un mourant prendrait une majesté redoutable, celle d’une révélation venue de la zone crépusculaire où l’on commence à découvrir les choses terrestres, comme les montre l’éternité.

Néanmoins, à mesure qu’il réfléchissait, l’appréhension de cette visite se changeait en une sorte d’impatience. Par devant Dieu, sous le regard de l’homme qui tenait la clef de sa vie intime, il sonderait sa vocation. Après une telle enquête il serait pleinement tranquille ; car il la supposait conclue selon l’attente de son cœur.

Dom Estienne habitait, dans le quartier des Bénédictines, assez loin du couvent, le deuxième étage d’un pavillon isolé entre des ormes, au fond d’une ruelle dénommée on ne savait pourquoi : rue de Narbonne.

La matinée était brûlante et vaporeuse ; à travers le marché du boulevard Raspail l’odeur des bouquets étalés ramena Jérôme au jardin de la villa, et il se représentait, marchant sous une ombrelle, Agnès inquiète au bord des pelouses où tournoyaient de fins jets d’eau.

Sur le palier de Dom Estienne, une angoisse l’assaillit ; derrière cette porte, sa destinée sévère ne l’attendait-elle pas ? La servante qui ouvrit avait la tournure d’une religieuse sécularisée ; une petite pèlerine ronde couvrait ses maigres épaules ; elle montrait un de ces visages que le régime conventuel a laminés, desséchés ; et nulle passion ne semblait pouvoir en ranimer la pâleur éteinte. Mais, lorsqu’il l’eut interrogée entre haut et bas :

— Comment va le Père ?

elle répondit d’une voix douloureuse et tremblante :

— J’ai grand’peur qu’il ne soit pas bien.