— Nous quitter, ma pauvre fille ! qui donc vous a brouillé la cervelle ?
— Dame ! expliqua Désirée, Mme Hurpeau voudrait m’apprendre à manger mon pain. Une apologie sur les gigots qu’elle m’a faite hier ! C’était quelque chose de l’entendre. Et sur les mayonnaises… Et patati, et patata ! Pour en finir, je l’ai pincée en paroles : « Mme Hurpeau, qu’i ai dit, regardez donc au fond de votre assiette. Brebis qui bêle perd une goulée. » « Chipie, qu’elle m’a dit. » « Guérite, qu’i ai dit, moulin à vent, bonne à rien. » « Charogne, sauf votre respect, qu’elle m’a dit. » « Enfant de garce ! » qu’i ai dit. Elle est partie, la bouche pleine ; elle a fait claquer la porte. Madame, il faut que je vous le dise : ça me crucifie de la revoir dans ma cuisine. Si elle reste, c’est que Madame ne veut plus de moi.
Mme Élise tenta de lui remontrer qu’elle devait, un mois et demi, prendre patience. Les derniers jours de juin, on ferait les malles, on se mettrait en route pour la Vendée ; Mme Hurpeau serait alors congédiée.
Menue, sèche, avec son profil busqué de chèvre quinteuse, Désirée se redressa, le poing brandi contre l’adversaire :
— Non, Madame, c’te femme-là, elle ne me convient ni trente journées, ni deux, ni une. Je ferai ben toute seule ; ou Madame cherchera quelqu’un.
— Est-ce vous qui commandez ou moi ? répondit Mme Élise d’un ton sans réplique. Je ne vous retiens pas de force, Désirée.
Elle lui tourna le dos ; la servante s’éloigna, butée dans un silence de révolte.
Jérôme descendait, un livre sous le bras, se rendant à Paris ; sa mère lui parut si troublée qu’il voulut en savoir la cause. Il supposa — et il ne se trompait guère — que des voisins anglais avaient fait offrir à Désirée un gage exorbitant. D’où cette absurde et arrogante intransigeance. Pour Mme Élise, habituée à gouverner en paix, l’incartade de sa cuisinière avait la gravité d’un prodrome de révolution. Jérôme la rassura ; mais il sentit que, pour imposer à sa mère sa volonté d’épouser Agnès, le moment serait mal choisi.
Comme il s’en allait, le facteur lui remit une lettre. Il reconnut l’écriture serrée, archaïque et ferme de Dom Estienne. Le Bénédictin lui disait :
« Depuis la Semaine Sainte je ne vous ai pas revu, mon cher ami. Je suis très souffrant ; j’ai besoin de vous entretenir. Je vous attendrai, soit aujourd’hui, soit demain, à l’heure où vous serez libre ; je ne sors presque plus… »