Les observations maternelles n’avaient eu qu’un effet : exalter sa passion jusqu’à l’exaspérer. Il croyait goûter dans cette violence une preuve de sa force. Il se souvint d’avoir, la veille, baisé un balcon de fer où Agnès venait d’appuyer son coude nu :

— Faut-il que je l’aime pour être assez fou !… Elle dort maintenant ; mon image traverse-t-elle ses rêves ? Si elle savait…

Une hulotte, le long des bois, vers Buzenval, promenait ses cris chevrotants qui finissaient en une sorte de rire sardonique. Elle se rapprocha, se posa, près de la maison, sur un des cèdres. Mob la pourchassa d’abois indignés ; les dogues l’imitèrent ; des chiens plus lointains répondirent.

Au même instant, Jérôme distingua au-dessus de sa tête un pas léger. Agnès vint à sa fenêtre, et il ne l’entendit point retourner à son lit. Donc elle veillait ; elle était là, peut-être oppressée du même tourment qui le brûlait.

Son cœur bondit ; la tête lui tourna ; il se vit montant l’escalier, grattant doucement à la porte ; et Agnès ouvrait… Mais, au seuil de cette fiction dévorante, il se maîtrisa : quel accueil la jeune fille ferait-elle à son audace ? Non, il n’abuserait pas de l’hospitalité. Une tendresse qui avait si purement commencé devait se préserver du désordre.

Pour se calmer il se jura qu’avant une semaine Agnès lui serait liée par de solennelles fiançailles. Il se recoucha ; dans la chambre d’en haut il ne percevait plus aucun bruit. Son effervescence, peu à peu, tomba ; il recommanda aux Bons Anges sa bien-aimée et lui-même, et s’endormit comme un enfant.

VII

La journée débuta par une secousse domestique. Désirée, la veille au soir, tandis que Mme Élise et Jérôme se promenaient dans le jardin, s’était querellée, à table, avec Mme Hurpeau, la femme de service qui l’aidait au ménage. Celle-ci, une grosse briarde, remuante et rusée, visait à dominer la cuisinière, puis à la supplanter auprès de sa maîtresse. Désirée avait, pour se défendre, une langue bien fourbie ; elle voyait assez clair dans le jeu de l’antagoniste. L’une et l’autre, à cause du grand chaud, ayant vidé leur bouteille, avaient eu « des explications », en étaient venues aux invectives. Désirée, toute la nuit, avait ruminé cette affaire. Le matin, dès que Mme Élise descendit, avant l’arrivée de Mme Hurpeau, elle posa la question de confiance :

— Je dois dire comme ça à Madame que, si Mme Hurpeau elle reste, moi, je m’en vas.

Stupéfaite, Mme Élise s’informa du motif. Depuis vingt-trois ans que Désirée la servait, elle l’avait vue plus d’une fois hargneuse après avoir bu quelques verres de trop. Mais cette menace de partir la surprit comme si une poutre du plafond craquait, signifiant qu’elle pouvait tomber. Désirée faisait partie intégrante de la maison ; Mme Élise l’aimait, lui avait assuré « son pain de rente » pour le temps où, vieillie, elle ne pourrait plus suffire à sa tâche.