— Elle manque d’expérience ; la vôtre l’instruira, et je la dirigerai.
— Toi ! Elle te dominera par la toute-puissance de son charme et parce que tu as l’illusion d’être fort. Elle saura se faire adorer jusque dans ses pires faiblesses…
Irrité, Jérôme se leva, et s’inclina vers sa mère avec un geste tranchant qu’avant cette heure il ne se fût jamais permis :
— C’est bien, maman ; choisissez-moi comme épouse une sotte, un laideron, une créature en bois dont vous n’aurez pas à craindre que je l’aime trop…
Mme Élise, à son tour froissée, étendit, pour l’arrêter, sa main :
— Puisque tu le prends sur ce ton, mon enfant, je ne te dirai plus rien. Si, plus tard, quelque regret t’accable, tu ne me feras aucun reproche.
Jérôme lui demanda pardon de sa riposte dure. Mais ils se séparèrent dans la tension d’un malentendu qui ne pouvait durer.
Il rentra et se mit au lit après une vague prière ; le sommeil ne vint pas. La nuit chaude lui pesait ; il ouvrit largement sa fenêtre, y respira.
Immense et doux, le clair de lune coulait sur les ombres du jardin. Les roses, les asters, les myosotis traçaient autour des gazons comme un ruisseau pâle. Des reflets de source luisaient parmi les lierres. Un peu de brume allégeait l’épaisseur des bois. Derrière l’épaule du coteau s’élevait une clarté pourpre, telle qu’une aurore immobile, le brasier du Paris nocturne. En bas, par delà le rebord de la vallée, des routes lumineuses s’enfonçaient dans les horizons vagues, se perdaient sous les étoiles.
Jérôme se représenta une rade pleine de navires, un soir de fête, avec les rampes de leurs feux entrecroisés. La fête, elle s’illuminait en lui. D’autres nuits pareilles il avait songé : « Où sont les yeux qui liront l’amour dans les miens ? Où sont les lèvres qui attendent le sceau des miennes ? » Ces yeux et ces lèvres, à présent il les connaissait ; le fruit délectable s’offrait à portée de sa soif. Quoi donc l’empêcherait de l’atteindre ?