— Tu vois avec la candeur de tes illusions ses sentiments. S’il m’aimait en vérité, il me le dirait ; ce serait plus fort que lui. Ou bien, c’est qu’un obstacle, un grave obstacle l’enchaîne. S’est-il engagé ailleurs ? Sa mère s’oppose-t-elle ?
— Je ne le crois pas. Elle a pour toi une vraie tendresse.
— Dis qu’elle l’a eue. J’ai été avec elle trop insouciante, trop franche. Je me suis trop montrée telle que je suis. T’en souviens-tu ? Vers la fin du carême, comme on parlait de confession, je lui ai fait étourdiment cet aveu : « Se confesser, quelle pénitence ! Se mettre à genoux sur du bois dur, sous le rideau, dans un coin noir où l’on étouffe, devant un prêtre qu’on ne voit pas, répéter, entendre des ritournelles qui ne varient guère, et sortir absoute avec la certitude qu’on refera les mêmes péchés, est-ce la peine ? » J’ai senti, au sérieux de sa réponse, que mon état d’esprit l’inquiétait. Je l’amuse, elle m’aime un peu. Mais elle ne met en moi qu’une moitié de confiance. Elle a raison peut-être ; je ne suis propre à rien qu’à réunir en un seul cœur les misères de beaucoup…
Elle s’abandonna, dans un sanglot, entre les bras d’Antoinette. Celle-ci, de son mieux, la réconforta ; elle tenterait d’amener Jérôme à définir ses intentions.
— Jusque-là, jette-toi en Dieu ; sois humble. Et ne te laisse plus tomber, comme ce soir, à la façon d’une mouche morte. Jérôme aime la force ; sa mère est une femme forte. Sois comme elle.
— J’essaierai, dit Agnès qui l’embrassa tout d’un coup avec une violence farouche. Va te coucher, ma bonne Toinon, et dors en paix.
Cet entretien se déroulait à mi-voix, presque bas ; car elles avaient entendu Jérôme et Mme Élise sortir tous deux dans le jardin. Le bruit de leurs pas s’était perdu sous les arbres ; puis ils étaient revenus s’asseoir au coin de la terrasse, là où soufflait un peu de brise ; ils étouffaient, eux aussi, le son de leurs paroles ; le nom d’Agnès y résonnait trop souvent. Jérôme écoutait, sans trop d’impatience, Mme Élise « se faire l’avocat du diable », épuiser contre son amour les objections d’une mère prévoyante :
— Tu crois être aimé d’Agnès ; quelle preuve t’en accorda-t-elle ? Est-ce bien toi qu’elle aime ? Elle a besoin d’occuper son imagination, de s’établir dans une vision de bonheur.
— Cependant, opposait-il, est-ce pour amuser sa chimère qu’elle vous brode un napperon ? Elle qui déteste les travaux d’aiguille ! Suis-je un fat de supposer, ma chère maman, qu’un tel effort dépasse sa gratitude envers vous ?
— Admettons. Ce n’est pas très difficile, à dix-huit ans, d’être amoureuse. Mais, la femme nécessaire à ta vie, je la vois avant tout dévouée, simple, vaillante, capable d’élever tes enfants, de bien mener son intérieur, de t’aider dans la conduite de tes affaires. Agnès est une fille originale, douée ou plutôt affligée d’une sensibilité rare. J’aimerais mieux admirer chez elle de fermes vertus, celles d’une chrétienne. A-t-elle même une foi sérieuse ?