— Nous fumions de si bonnes pipes, jusqu’à ce qu’il eût cassé la sienne. Ce que je deviens ? mon vieux, je me laisse vivre. La Victoire est une cueilleuse de figues indolente ; je la regarde passer, une corbeille sur sa tête, les mains pourpres du sang des fruits. J’ai une amie charmante ; j’en ai même plus d’une ; et je m’intéresse aux sciences occultes. Hier soir, j’ai entendu la conférence du docteur Sivya. Ce fut très drôle. Il nous fit apparaître Jésus-Christ en personne, dans une lumière étrange, comme détaché de la muraille nue où il avait surgi. Après quoi, il nous démontra, preuves en main, que Jésus n’a jamais existé.
— Jé-sus n’a ja-mais e-xis-té ? reprit Jérôme en martelant chaque syllabe d’un accent moins agressif qu’ironique. Et tu gobes ces farces-là ? C’est ce que Montcalm eût défini « un château de cartes bâti sur un courant d’air ».
— Je ne le prends pas autrement. Mais je suis ainsi. L’instable et l’absurde m’enchantent. Tu t’en souviens. A Compiègne, en février 18, je m’amusais à courir sur le verglas, sans point d’appui, avec l’idée que je pouvais tomber ; et je ne tombais pas ; je me déplaçais trop vite.
— Eh bien ! moi, dit Jérôme, l’instable me rebute, comme le gâchis d’un dégel. Je veux fonder ma vie sur un roc, et qui ne glisse jamais.
Il quitta Jobard un peu brusquement, dégoûté par cette pose de dilettante incurable. Comme toujours, la contradiction, au lieu d’ébranler sa foi, l’excitait, de même que le spectacle des turpitudes trempait sa volonté de souffrir.
Il suivait la rue de Sèvres, se dirigeant vers l’omnibus qui devait l’emmener à la gare. Devant la façade des Lazaristes, il eut l’idée soudaine d’entrer sous le portail, dans l’étroit couloir par où l’on gagne la chapelle.
Rarement il y avait pénétré ; elle lui déplaisait à cause de ses ténèbres ; il aimait, ainsi qu’Agnès, les églises joyeuses, celles que la clarté d’une coupole vivifie d’en haut. A cette heure, elle eût été déserte, si deux ou trois cornettes de religieuses n’avaient flotté hors de l’ombre, au-dessus de vagues prie-Dieu. La lampe du sanctuaire, étoile de sang lumineux, tremblait dans la hauteur de la nef ; et Jérôme trouva cette obscurité calmante, bonne au moins pour descendre au fond de sa détresse.
— Seigneur, je suis devant vous comme un enfant perdu dans un bois. Faut-il prendre à droite ou à gauche ? Je sais trop sur quel chemin vous m’attendez. J’hésite encore, parce que je suis lâche. Il faudrait mettre la hache à la racine ; Vous le pouvez, si je vous laisse faire. J’ai peur de vos coups parce que je vous aime trop peu. Aimer quelqu’un qui m’aime plus que je ne puis l’aimer, c’est au-dessus de mes forces. Dire : non ! à ma chair, Vous être consacré, n’être plus qu’à Vous, c’est terrible. Je Vous plaindrais d’avoir un prêtre comme moi. Je ne mériterai jamais que, par mon entremise, Vous vous fassiez chair et sang. Moi, un autre Christ ; est-ce possible ? Je ne suis rien ; je suis faible au delà de toute faiblesse. Mais enfin, Vous êtes le Tout-Puissant : ou laissez-moi dans la voie commune, ou, si Vous me voulez, que Votre Volonté vienne en moi, donnez-moi l’énergie de quitter ce qui passe pour aller à Vous qui demeurez.
Cette adjuration monta de l’abîme de son cœur avec une impérieuse violence. Il se releva, tremblant d’avoir osé la proférer. Mais, quand il sortit de la chapelle, un pas immense était accompli. Il requérait du Maître la décision ; il n’aurait plus qu’à obéir.