Le jardin fume au soleil de midi. Les deux cèdres ont l’air de deux tentes noires déployées sur le ciel fondu. Un seul moineau, dans un bosquet, brave de son pépiement dur le silence accablé. Jérôme qui gravit, à droite, le sentier ombreux, regarde, malgré lui, le store fauve tendu contre une des fenêtres, celle de la chambre d’Agnès. Il aperçoit, au coin d’une allée, un banc peint en blanc près d’une bordure de géraniums qui flamboient. Avant-hier encore, tous deux, avec Antoinette, se sont assis là pour deviser. Et, de nouveau, voici que sa vaillance va défaillir. Exterminer d’un mot la joie de la maison, à l’instant où elle aurait sa plénitude, c’est comme s’il s’armait d’une fourche, saccageait les parterres tendrement cultivés par Mme Élise, et plantait à la place une grande croix nue.

Quand Agnès sera devant lui, les yeux encore battus par l’angoisse amoureuse de la nuit dernière, et qu’il entendra sa voix, comme une sourde plainte de violoncelle, l’appeler : Jérôme…, que subsistera-t-il de ses résolutions ?

Or, justement, une jeune fille en noir, au tournant du sentier, s’avance à sa rencontre. Ce n’est pas Agnès, c’est Antoinette. Il reconnaît sa démarche ferme, le blond cendré de ses cheveux, la lumière de son sourire. Elle a ou veut avoir sa mine enjouée de tous les jours. Cependant une pensée grave, une sorte d’embarras insolite alourdit sa vivacité.

Elle descendait, dit-elle, au-devant de Mme Élise ; celle-ci est au chevet de la femme d’un jardinier qui vient de mettre au monde son quatrième garçon. L’événement retarde le déjeuner, et Désirée en a pris occasion pour une nouvelle crise de fâcheries.

— Mais vous, Jérôme, qu’avez-vous donc ? Vous paraissez las et triste.

— C’est vrai, répond-il ; et soudain, en face d’Antoinette, si douce, si diaphane, il cède à l’invincible pente d’un cœur trop chargé ; il veut se délivrer, en elle, de son secret, lui demander conseil ; même avant sa mère, elle saura, comme si l’intuition d’une jeune fille pure devait le fortifier mieux que les avis d’un confesseur ou d’une mère.

Il est las en effet, et il s’asseoit sur le gazon du talus. Antoinette, avec simplicité, se met près de lui. Le buisson, en face d’eux, jette son ombre chaude ; derrière, des branches de noisetiers abaissent un épais rideau ; mais, plus en arrière, se cache une sente tortueuse au milieu du taillis.

— Vous songez, Antoinette, au couvent, commence Jérôme un peu fébrile. Je veux vous confier, comme à une sœur, une chose dont personne, sauf Dom Estienne, ne sait rien encore. Le Jérôme qui vous parle, dans quelques mois peut-être, sera un séminariste…

Il s’attendait à voir le visage d’Antoinette resplendir d’une joie mystique. Au rebours, elle ne peut cacher son bouleversement ; haletante et pâle de surprise :

— Vous, Jérôme ! s’écrie-t-elle. Bon Jésus ! qui l’aurait cru ?