— Mais pourquoi, interrompt le Père, nous as-tu caché ce qui te hantait ? Ta mère et moi méritions-nous si peu de confiance ? Nous aurions prié avec toi.
— J’étais sûr de vous causer une grande peine…
— Ah ! tu es bien l’arrière-neveu de ce Jérôme Cormier que les Bleus appréhendèrent à Talmont, le sommant de révéler où Charette se cachait. Ils le flagellèrent avec son grand chapelet. Le chapelet se rompit sur ses omoplates dénudées jusqu’à l’os. Ses plaies se gangrenèrent ; il mourut après trois jours de furieuses souffrances ; mais les Bleus n’avaient rien tiré de lui…
— Et, continua Jérôme, j’étais trop incertain de ma vocation.
— Quelle certitude en as-tu maintenant ? interrogea d’une voix étranglée Mme Élise. Hier encore, tu ne pensais qu’à te marier.
— Et vous faisiez contre mes vues toutes les objections possibles.
— Tu ne sais pas lire entre les lignes. C’était mon devoir d’éprouver ton amour. Agnès a pour toi un sentiment si vrai ! Y puis-je être indifférente ? Tu m’aurais prévenue ; je me fusse gardée de vous exposer à une passion l’un et l’autre. Maintenant, tu me fais responsable de son désespoir. J’ai voulu créer du bonheur, et voilà…
— Je vous en supplie, s’écrie Jérôme, ma mère, épargnez-moi. Vous ne voyez donc pas la bataille effroyable où je suis engagé ? Au front, j’ai marché sous des voûtes de mitraille. Ce n’était rien auprès. Sachez-le bien : avec une seule parole imprudente vous pouvez culbuter le peu d’énergie qui me porte en avant !
Mme Élise fond en larmes et, lui ouvrant ses bras, l’attire sur ses genoux comme au temps où, petit garçon, elle le grondait tendrement d’une incartade.
— Si, reprend-elle après une pause de suffocation, mon enfant, laisse-moi te reprocher ton mutisme et ta méfiance. Ma peine, si tu avais parlé plus tôt, eût été moins accablante. L’idée de ta vocation m’afflige ; elle m’afflige ; vous ne m’en voudrez pas d’être franche, Père ; vous me comprenez. Que Dieu me pardonne aussi. Je le sais trop, Jérôme ; tu es à Lui, avant d’être à moi. Je ne t’ai point mis au monde pour moi. Le rôle des mères, c’est de tout donner, sans rien recevoir. Donner tout pour l’enfant, mais pas l’enfant. Quand la guerre t’a pris, je t’ai déjà sacrifié ; seulement avec l’espoir que tu nous reviendrais. J’ai offert ta vie pour la France, il le fallait. A cette heure, à brûle-pourpoint, parce que tu ne peux faire autrement, tu viens me dire : Je serai prêtre ; Montcalm l’a voulu, Dom Estienne le veut, et le Christ l’exige. Si j’étais une vraie chrétienne, je crierais : Alléluia. Pour le moment, je n’ai qu’une tristesse, la plus sévère de ma vie, depuis que ton père est mort. Mon fils, prêtre ; tout le passé, tout l’avenir de la famille consumé dans la flamme d’une seule promesse ; l’arbre qui veut mourir, alors que la terre en attend des fruits si beaux ! Réfléchis…