— Je vous dirai tout, maman. Mais d’abord, pensons à la faire revivre. Je vais courir au médecin…
Désirée vient d’apercevoir, le long des parterres, sous le soleil farouche, ce cortège qui semble ramener une morte. Elle s’élance hors de sa cuisine :
— Eh la ! la ! bonnes gens ! La pauvre mignonne ! Elle est tournée ! Du vinaigre qu’il faut l’en frotter…
Et le Père, secoué dans le sommeil vague de sa sieste par l’éclat des voix insolites, regarde à sa fenêtre, descend avec un air de consternation ; il soupçonne quelque foudroyante catastrophe.
Quand Jérôme revient, hors d’haleine, sans avoir trouvé le médecin, Agnès, étendue sur le divan du petit salon, a repris connaissance. Elle demeure prostrée, comme au sortir d’une vision qui l’écrase. Elle refuse de manger ; aux câlineries suppliantes d’Antoinette elle répond par des gestes indifférents. Jérôme respire en sachant qu’elle ressuscite. Néanmoins il n’entre pas auprès d’elle. Ce qu’elle a entendu les sépare. Il aurait peur de succomber à la compassion.
— Viens dans ma chambre, ordonne Mme Élise. Enfin, tout va s’expliquer.
Antoinette a gardé le secret de Jérôme ; ce mystère induit Mme Élise en de poignantes conjectures. Mais Jérôme se tourne vers son oncle immobile dans l’ombre du vestibule, sévère comme une statue patriarcale de la Justice ; et il l’invite affectueusement :
— Montez avec nous, Père. J’ai besoin que vous soyiez là.
Dans la chambre de Mme Élise, aux angles de la cheminée, sont deux fauteuils bleus qui datent des années heureuses. Mme Élise se pose au bord de l’un ; son beau-frère se laisse tomber lourdement dans l’autre ; n’occupe-t-il pas auprès de Jérôme la place de son défunt père ? Jérôme reste debout, et tremblant de prévoir le choc dont il va renverser les espérances terrestres des siens.
Il commence, avec des lenteurs et des précautions, le récit du vœu de Montcalm, de toutes les circonstances où le doigt divin a paru faire sentir son attouchement. Ni Mme Élise ni le Père ne soufflent mot. Leur silence est lourd d’émotion. Jérôme voit la figure de sa mère perdre son rose ardent, devenir verte et crispée. Le Père, soucieux, remue sa mâchoire dans sa barbe dont il étire les pointes revêches. Jérôme discerne en son regard le conflit de l’affliction humaine et d’une joie de prêtre indicible.