Dans cette parole très simple, transfigurée par un regard de feu, Jérôme perçoit la déchirante évidence : Agnès est sa victime, et il faut qu’elle le soit. O douleur ! Il est certain d’être aimé, juste au moment où il renonçait à son amour. Mais ces idées le traversent comme des éclairs. Antoinette, toujours maîtresse d’elle-même, déclare :

— Nous ne pouvons la soigner ici.

Jérôme veut transporter Agnès insensible ; il la laisserait retomber si Antoinette ne se raidissait pour la soutenir avec lui. C’est la seconde fois qu’il serre Agnès entre ses bras, mais aujourd’hui, pareille à un cadavre, tuée par son immolation. Les longs cheveux lui balaient doucement les paupières ; les joues égratignées par les épines déposent sur ses lèvres un filet de sang. Le sang d’Agnès, il en gardera longtemps le goût amer et délicieux.

Une pareille épreuve n’excède-t-elle pas son courage ? Il est sur le point de la déposer à terre, de se jeter contre elle, de lui crier dans l’oreille :

— Agnès, réveille-toi ; je t’aime ; il n’y a plus que toi au monde. Je choisirais l’Enfer avec toi plutôt que le Paradis sans toi.

Mais une voix éperdue a retenti dans le jardin :

— Jérôme ! Antoinette ! Qu’arrive-t-il ? O lamentables enfants !

Mme Élise, qui rentrait en hâte, les a vu passer du sentier dans le jardin avec leur fardeau noir, échevelé. Pourquoi cet évanouissement d’Agnès ? Insolation meurtrière ou bien quelle tragédie ? Elle interroge Antoinette ; c’est Jérôme, en phrases entrecoupées, qui répond :

— Antoinette et moi, nous étions assis sur le gazon du talus ; je parlais ; nous ne savions pas Agnès dans le bois, derrière nous ; le bruit de sa chute nous a révélé sa présence…

— Il y a là bien de l’étrange. Jérôme, tu ne me dis pas tout !