Apparition et parole bouffonnes par contraste. Plus tard, chaque fois que Mme Élise les évoquera, elle ne pourra s’empêcher d’en rire. Aujourd’hui, son humeur folâtre semble éteinte à jamais. Volontiers elle signifierait à sa cuisinière : « C’est inutile de servir ; nous ne mangerons pas. » Mais la mine délabrée de Jérôme l’avertit qu’il a besoin, même pour sa vigueur morale, d’une prompte réfection.
— Descendons, dit-elle. Depuis ce matin, avec toutes ces alertes, je ne sais plus comment je vis.
Elle s’avance sur le palier et voit Agnès qui monte, se tenant à la rampe. Antoinette la suit, prête à la recevoir entre ses bras.
— Ma chère petite, vous êtes mieux. Ne venez-vous pas déjeuner ?
— Merci, Madame, répond sourdement Agnès. Je n’ai aucune faim.
D’en haut, saisi d’une folle pitié amoureuse, Jérôme la considère. Elle est si pâle que sa tête, dans l’ombre, sortant de sa robe noire, a l’air d’une tête coupée, oui, d’une tête qui monterait toute seule. Il s’efface, de peur qu’une rencontre soudaine avec lui, en cette minute, n’achève de la broyer ; et, jusqu’à ce qu’elle ait disparu, il reste dans la chambre de sa mère, en sanglotant.
IX
La fraîcheur languide d’une aurore pleine d’hirondelles éveilla Jérôme. Il s’étonna d’avoir, après une telle crise, dormi d’un bon sommeil. Le sommeil, ce divin balancier, imposait à ses organes une règle d’équilibre plus forte que toutes les agitations ; et son âme, d’ordinaire, en sortait retrempée comme si chaque matin inaugurait l’allégresse d’une vie inconnue. Cette fois, dès son réveil, le combat du désir et de la volonté recommença ; mais il avait fait, à son insu, plus de chemin qu’il ne croyait dans les taillis épineux du renoncement ; pour suivre sa passion, il devait retourner en arrière, se désavouer. Pourquoi Agnès avait-elle entendu les mots désastreux ? A présent, même devant elle, il se jugeait lié par cette révélation. Et, son oncle, s’il venait lui déclarer : « Non, je ne serai pas un prêtre », le honnirait comme un garçon médiocre, sans générosité, sans caractère, indigne de l’ami qui lui avait délégué sa mission, indigne du don prodigieux qui lui était offert :
— Sais-tu, lui dirait-il, le poids d’une grâce refusée ? Quel bonheur oses-tu espérer en ce monde, si tu réponds à Dieu : Celui que Vous me réservez, je n’en veux pas ?
Néanmoins, des bouffées de révolte lui montaient au cerveau. Il se reprochait de s’être conduit, devant l’injonction du Père, « comme un enfant de chœur docile à son curé ». Le seul motif de résistance qu’il avait invoqué, c’était Agnès. Dans un second entretien, le soir, il avait poussé davantage ses objections. Le Père les avait pulvérisées, même la crainte de voir sa personnalité anéantie « dans le moule commun » par le pli de l’obéissance.