— Si ta personnalité succombe, c’est que tu n’en avais aucune. Regarde-moi ! La vie ecclésiastique m’a-t-elle amoindri ? Compare l’Église aux autres corporations sociales. C’est chez nous que tu apercevras le plus d’hommes originaux.
Malgré tout, Jérôme concluait : Je suis libre encore. Je n’ai rien promis. On ne me tient pas.
Il sauta hors de son lit, ouvrit discrètement ses volets. Agnès reposait sans doute ; car elle aimait prolonger le somme des lents matins.
Il dégourdit ses bras nus dans l’air léger, salua les roses et les iris, le gazon des pelouses, la courbe verte de la vallée, si amicale et suave, et l’immensité d’en bas qui, sous la buée fumante, s’approfondissait comme un gouffre blanc. Des merles fredonnaient dans les chênes ; déjà l’éther vibrait de l’orgue des avions. Le monde en paix se donnait à la lumière. Jérôme sentit décroître les ombres de son destin ; l’alacrité des espérances renaissait en lui.
— Pourquoi es-tu triste, ô mon âme ? Quare tristis es ?
Cette réminiscence d’un verset de Psaume que le prêtre dit au bas de l’autel lui rappela qu’il avait promis d’assister à la messe du Père. En qualité de vieux malade, celui-ci avait licence de la célébrer dans un oratoire contigu à sa chambre. Mme Élise ne la manquait jamais, et, quand Jérôme n’était pas là, répondait elle-même.
La messe du Père se distinguait par une lenteur très solennelle. Au Memento des vivants et à celui des morts il avait introduit une vaste prière en français composée par lui ; il ne se contentait point d’y nommer ceux et celles qu’il unissait à l’intention du sacrifice ; il exposait ses requêtes personnelles pour ses amis et ses ennemis, c’est-à-dire ceux de l’Église. En dépit de ces étrangetés ou peut-être à cause d’elles, Jérôme recevait de sa messe une impression unique. La majestueuse netteté des moindres détails rituels lui imposait la présence du Mystère, un peu comme s’il avait été le célébrant lui-même. La liturgie, d’ailleurs, depuis son enfance, pénétrait sa vie quotidienne ; la couleur de ses pensées n’était plus la même, selon qu’il avait suivi une messe en rouge ou en violet ; dans l’oratoire de la villa, l’odeur concentrée des cierges et du vin des burettes, les linges fins d’autel ourlés et brodés par Mme Élise, les voix d’oiseaux qui se mêlaient à celle du prêtre et enchantaient le silence, une image où une Vierge byzantine présentait à son adoration l’Enfant superbe tenant en sa petite main le globe impérial, tout communiquait à l’office un attrait d’intimité persuasive.
Mais il savait la distance de ces douceurs sensibles à la fermeté d’un élan spirituel ; ce matin-là, elles s’éclipsèrent durant la messe offerte pour qu’il fût éclairé sur sa vocation.
Mme Élise et Antoinette se tenaient agenouillées derrière lui ; leur ferveur compenserait les défaillances de la sienne.
Quand il répondit aux premières paroles de l’Introïbo, il perçut la contradiction de ses sentiments et des mots qu’il murmurait :