Elle considéra son fils, admira son silence, parce qu’elle pénétrait ce qui s’y débattait de terrible. Elle se proposa de l’interroger à loisir, de mieux sonder son courage. Quelqu’un l’appela, le jardinier qui venait prendre ses ordres pour une corbeille de cannas. Jérôme et Antoinette se trouvèrent seuls vis-à-vis.

— Je sens, dit Antoinette, la délicatesse de votre mère dans son intention de nous accompagner. Mais votre isolement sera si lourd ! Je devine tellement votre combat, mon ami.

Et, par-dessus la table, elle lui tendit une main fraternelle.

— Non, répliqua-t-il, vous ne pouvez comprendre, Antoinette ; avez-vous jamais aimé comme j’aime Agnès ? Notre position réciproque est si étrange ! Ni promesse ni aveu ne nous enchaîne l’un à l’autre. Chaque fois que j’ai failli parler, l’obstacle a surgi pour dévier mon élan. Mais tous les serments du monde nous retiendraient-ils autant que cette muette intelligence ?

— Votre amour est né, certifia-t-elle, afin que, tous, nous mettions la main au sacrifice.

— Le sacrifice n’est pas encore fait.

— Nous vous aiderons.

Une ardeur de compassion héroïque jaillit des prunelles et de la voix claire d’Antoinette. Elle se leva, monta en hâte auprès d’Agnès.

Elle laissa Jérôme plus fort contre lui-même. Il entrevit la grandeur de son abnégation. A n’envisager qu’humainement l’avenir, ce mariage assurait la félicité d’Antoinette, son entrée immédiate en religion. Mais elle n’avait pas hésité : « Que la volonté de Dieu soit faite et non la nôtre, avait-elle dit magnifiquement. » Parole spontanée où son âme donnait sa mesure. Néanmoins, dans sa générosité s’insinuait peut-être l’orgueil d’avoir choisi pour soi la meilleure part, une vie dont n’approcheraient pas les tourments des passions. Le fond monastique de ses désirs la portait à rêver une terre changée en un immense couvent. Si la vocation de Jérôme n’avait point causé le malheur d’Agnès, qu’il devînt prêtre, tant mieux ! Et si Agnès avait souhaité la paix du cloître, Antoinette aurait eu la joie suprême.

Mais, abîmée dans son chagrin, Agnès ne conservait de force que pour se révolter.