Il associait à l’Église future, incarnée dans les nouveaux prêtres, toute celle des temps passés, depuis les Apôtres, depuis Moïse et les soixante-dix hommes choisis dans Israël…

Puis il se leva, et, sans discours ni chant ni aucune parole, il imposa les deux mains à chacun des diacres agenouillés. Les prêtres qui l’entouraient passèrent devant eux, faisant de même. Enfin, tous ensemble, le Pontife et les prêtres étendirent leur main droite sur les têtes inclinées.

Dans le silence des assistants graves et saisis Jérôme perçut le lourd sanglot d’une mère défaillant sous l’holocauste de son fils. Il se représenta sa mère à lui, s’il était parmi les élus.

« Elle aurait le courage de ne point pleurer ; mais, avant, quel drame ! »

Le Pontife, sur la poitrine des ordinands, avait disposé, en forme de croix, l’étole qui figure le joug du Seigneur, suave et léger. Il avait abaissé le long de leur corps la chasuble, emblème de la charité parfaite.

Alors il s’agenouilla, entonna le Veni creator, et le chœur, à pleines voix, scanda l’hymne brûlante, l’hymne implorante. Jérôme croyait communier sans réserve à l’élan de l’invocation. Avec le clergé, avec ses frères chrétiens, avec l’Église de l’univers, il adjurait l’éternel Visiteur, « source vive, feu, onction spirituelle », le Souffle Saint dont le toucher fait les cœurs aimants et pacifiques.

Mais, cette paix divine, lui-même en possédait-il la constance ? Pendant qu’il chantait le Veni creator, des images profanes s’insinuaient autour de sa pensée, l’enlaçaient délicatement pour l’attirer au loin.

— Agnès et Antoinette auraient dû venir ; elles seraient émues…

Antoinette et Agnès Duprat étaient les deux sœurs. Leur mère, veuve d’un magistrat nantais, venait de mourir d’une lente maladie de cœur, aux Clouzeaux, bourg vendéen, où sa maison avoisinait la Brunière, le domaine de Mme Cormier. Celle-ci, qui l’aimait, et plus encore aimait ses filles, les avait recueillies, pour quelques mois, à Garches. Jérôme s’était fait d’elles, malgré leur tristesse, deux amies délicieuses. Presque à son insu elles captivaient sa vie d’un naïf enchantement. Chacune l’occupait par une amitié différente : fraternelle avec l’aînée, Antoinette, jeune personne vive et raisonnable, qui se proposait, quand elle aurait marié sa sœur, de prendre, au couvent de la rue du Bac, l’habit des Filles de la Charité ; plus inquiète, plus tendre aussi avec la singulière Agnès. Pour lui plaire, Agnès avait mieux que la fraîcheur de ses dix-huit ans : une intelligence aiguë, des saillies originales, des alternances de rêverie et d’enthousiasme ; il surprenait chez elle, sous des élans mystiques, une aspiration réprimée à tous les bonheurs pressentis, mais un je ne sais quoi de violent, de faible, de douloureux qui le troublait.

Au milieu d’une cérémonie dont tous les rites prêchaient le renoncement, le souvenir d’Agnès s’interposa comme pour protester contre d’austères desseins. L’idée de sa présence lui survint telle qu’au premier instant où, après des années, ils s’étaient revus.