Antoinette la reprit, avec douceur, de cette désespérance où elle se complaisait. Au moins, par amour-propre, elle devait ne pas succomber. Agnès haussa vaguement les épaules. Elle n’avait plus ni amour-propre, ni « l’amour de rien ».

— Je suis une allée pleine de feuilles mortes…

Antoinette eut envie de la rabrouer : « Mon amie, tu es ridicule, tais-toi. On dirait que tu fais de la littérature. » Mais, chez Agnès, elle le savait, l’artifice était à fleur de peau, comme la poudre dont elle usait pour s’adoucir le teint. Et, sous des images apprêtées, affluait le sang d’une atroce blessure. On pouvait d’ailleurs craindre, après l’ébranlement de la syncope qui l’avait terrassée, plus d’une perturbation organique. Une couleur de citron pâle cernait le tour de son menton ; ses traits tirés, dans la chambre obscure, prenaient un je ne sais quoi de hagard, comme un masque de folie.

— Agnès, insistait Antoinette, si tu as un peu pitié de ta pauvre Toinon, ne te laisse pas dépérir. Il faut, entends-tu ? que tu domines cette crise. Je ne veux pas te voir maigrir, devenir une ombre, un squelette. C’est trop laid, un squelette ! Aie donc au moins le courage de te regarder.

Elle lui tendit un miroir ; Agnès fut effrayée de sa pâleur.

— Je suis jolie avec ces joues griffées !…

Antoinette réveillait un point sensible. « Les femmes, a dit l’une d’elles, tiennent à leurs agréments encore plus qu’à leurs passions. » Agnès consentit enfin à boire du thé ; elle quitta son lit et fit un bout de toilette. Mais cette détente ne dura guère. Comme Antoinette la prévenait qu’elle avait annoncé à Mme Élise leur départ imminent :

— Alors, dit Agnès d’un ton saccadé, nous partons demain ?

— Non, dans une huitaine. Mme Élise nous accompagne. Elle est si bonne !

— Oh ! si cruelle dans sa bonté ! Hier soir elle est venue me demander pardon d’avoir été la cause involontaire de tout ce qui m’arrive. Quelle maladresse ! Je ne l’ai pas trop bien reçue. Je ne voudrais aucune allusion, le silence !… Mais, en somme, cette vocation de Jérôme est-elle bien sérieuse ? Il a dû s’ouvrir à toi ; il te dit tout…