La question embarrassa visiblement Antoinette. Elle devina l’ouragan qui allait fondre sur elle. Mais, quels que fussent les risques, elle suivait cette règle : ne jamais mentir. Elle redit à sa sœur l’aveu du jeune homme :
« Le sacrifice n’est pas encore fait. »
— Et qu’as-tu répondu ?
— Nous vous aiderons…
— Te voilà bien ! Que ta sœur soit sacrifiée, peu importe ! Tu serais contente de voir Jérôme en soutane. Et tu oseras dire que tu m’aimes ! Ce serait à te croire jalouse de mon bonheur possible !
Antoinette frémit devant son injustice. En vain essaya-t-elle de lui faire entendre que, la décision de Jérôme étant voulue par Dieu, il n’y avait pas à lutter, mais à le soutenir dans ses dispositions généreuses.
— Plaider pour qu’il t’épouse, après ce qu’il m’a confié, tu ne sens pas que c’est impossible ! Comprends-moi donc : toi, surtout, tu peux l’aider ; il dépend de ta seule volonté que la paix et la joie reviennent dans cette maison. Résigne-toi à l’offrande de ton amour douloureux, et, toi-même, tu seras plus heureuse ensuite que si Jérôme se donnait à toi.
Agnès, en fureur, se dressa, cria :
— Ne me parle plus de sacrifice, Antoinette. Tu me fais horreur. Je deviens païenne en t’écoutant. Va tout de suite au couvent. Au couvent, entends-tu ? Et laisse-moi mourir dans mon coin ; ou plutôt, pour vous faire tous enrager, je prendrai un amant, le premier venu.
Antoinette avait poussé la fenêtre, de peur que cette explosion n’arrivât aux oreilles de Mme Élise, dans le jardin. Agnès colla son front contre la vitre ; surprise et honteuse de sa violence, elle se raidissait, comme une enfant qui a brisé, par colère, sa poupée, et ne veut pas se repentir. Antoinette, sans répliquer, était allée s’asseoir au fond de la chambre ; elle avait pris la robe d’Agnès, déchirée par les ronces du buisson, et se mit à la recoudre. Des larmes roulaient sur ses mains et sur l’étoffe noire où elle les essuyait. Agnès fut prise d’une rage ; le dévouement d’Antoinette avait l’air d’un reproche et d’un défi. Elle s’élança pour lui arracher sa robe. Mais une réaction fulgurante de son intelligence lui montra, au même instant, l’absurdité de sa conduite. Elle se jeta aux genoux de sa sœur, l’embrassa d’une étreinte éperdue :