— Je suis trop méchante, murmura-t-elle. Tu me pardonneras. J’ai tant de peine !
Antoinette lui rendit ses baisers et la laissa pleurer longuement sur son épaule. Elle mit en ses caresses pourtant quelque sévérité : la frénésie d’Agnès la tourmentait. Elle lui dit enfin :
— Calme-toi. Qu’on ne voie pas tes yeux gros. Un peu de fierté pour nous deux !
Agnès promit de descendre à l’heure du déjeuner, de faire, autant qu’elle le pourrait, bonne contenance.
Mme Élise, occupée au bas du jardin, n’avait pas entendu les éclats de leur querelle. Mais Jérôme travaillait dans sa chambre ; il distingua une conversation agitée, les derniers mots criés par Agnès ; et il retomba dans une agonie. Fallait-il, afin d’entrer dans la voie parfaite, exposer à sa perdition l’âme chère entre toutes ? La vie d’Agnès, qu’il le voulût ou non, dépendait de la sienne ; leur amour taciturne les liait secrètement pour l’éternité.
Néanmoins, la furie dont il avait perçu le paroxysme ne justifiait-elle point les craintes de Mme Élise ? Le mariage pouvait assagir Agnès, comme son caprice, s’il rencontrait des résistances, l’emporter vers plus d’une aberration. Jérôme inclinait de nouveau à suivre son penchant ; mais il demeura en suspens, le cœur haché de contradictions et d’incertitudes. Le désir le fascinait encore ; il ne croyait plus ingénument au bonheur attendu.
Quand Agnès reparut à table, tout le monde s’efforça de se comporter avec elle, comme si rien ne s’était passé. Le souci d’éviter les allusions mêlait cependant une gêne, une froideur latente aux regards comme aux paroles. L’intimité antérieure avait duré trop parfaite ; une demi-cordialité sonnait faux.
Agnès, convalescente, se drapait de langueur et de mélancolie. Elle se forçait parfois à sourire ; mais tout, dans les rapports communs, lui devenait occasion de souffrance. Une autre eût reconquis adroitement son empire sur un amoureux indécis ; elle n’avait plus hâte que de s’en aller. Son malaise gagnait Jérôme ; il avait passé de l’amitié à l’amour ; il sentait impossible le passage de l’amour à l’amitié. Le découragement d’Agnès le détachait d’elle, malgré des reprises de passion. Même la revoir lui était pénible. Plus d’une fois, au lieu de remonter à Garches après ses cours, il rentra dans la nuit. Sans l’insistance de sa mère il aurait abandonné son examen ; pourquoi se bourrer de formules et franchir la porte d’une école où il ne voulait plus entrer ? Mieux valait fuir très loin, n’importe où.
Le flambeau de son premier et dernier amour s’éteindrait-il donc au fond d’un brouillard ? Non, il ne laisserait pas Agnès disparaître ainsi.
Qu’au moins la douceur d’un adieu leur demeurât ; il s’expliquerait avec elle ; il lui laisserait le testament de sa tendresse.