Le vendredi soir, veille du départ, le dîner fut morne comme un repas funèbre. En vain, pour tenter une diversion, le Père déroula-t-il quelques souvenirs de Chine, le soulèvement des Boxers, le siège de Pékin et la visite du maréchal de Waldersee à l’évêque, Mgr Favier. Préoccupées des préparatifs à finir, Antoinette et Mme Élise se retirèrent au plus vite ; une voiture devait emmener les voyageuses, dès le matin, vers sept heures.

Avant qu’Agnès eût quitté la salle à manger, Jérôme s’approcha d’elle, et, d’une voix un peu tremblante :

— C’est notre dernier soir, Agnès. J’aimerais sortir avec vous.

Elle pâlit violemment, mais répondit en affectant de l’indifférence :

— Si vous voulez…

Inquiet, le Père les regarda s’éloigner ensemble. Il jugeait cette promenade bien scabreuse, pleine de précipices. Tous deux en reviendraient plus chargés d’amertume. Ou l’adieu, s’il se prolongeait, ne serait plus un adieu. Il entra au petit salon, et, seul dans le jour qui tombait, il se mit en prière, tremblant que Jérôme ne succombât.

La soirée était chaude et brumeuse ; un orage se condensait au couchant ; pas une feuille ne bougeait même à la cime des arbres. Les champs altérés attendaient en silence la pluie libératrice. Jérôme, sans y songer, suivit avec Agnès « le cloître » des hauts tilleuls, l’allée qu’ils avaient prise, le jour où ils avaient commencé à s’aimer.

Agnès regardait au loin, dans le vague. Voyait-elle la roue énorme du soleil qui s’abaissait entre des nuées brunes, sur la crête des bois ? Elle n’apercevait rien hors de Jérôme, dont elle écoutait le pas viril sonner près du sien. Elle avait tiré ses gants de sa poche et les mit d’une façon distraite. Elle marchait d’une allure nerveuse, la gorge contractée par l’angoisse, sachant qu’en ces minutes solennelles se jouait tout son avenir.

— Agnès, dit Jérôme avec résolution, voilà trop longtemps que nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre comme deux muets. Ce que vous êtes pour moi, vous l’avez lu, vous le lisez encore dans mes yeux. Demain, vous ne serez plus là. Quand nous reverrons-nous ? Je voudrais que ce fût après-demain, ou plus tôt. Dieu en décidera…

— Et vous-même, insinua-t-elle en se tournant brusquement vers lui.