— Oui, moi-même, si notre volonté suffisait…

— Quand on en a une.

— C’est très facile, chère amie, de faire sa volonté. Je pourrais vous dire : Agnès, je vous aime ; allons devant nous à l’aventure, jusqu’à ce que vous soyiez lasse. Nous nous arrêterons au pied d’un chêne ; vous dormirez dans mes bras, et, à l’aurore, nous repartirons, sans savoir le terme de notre voyage, oubliant tout, sauf notre joie…

Elle le dévisagea d’une manière qui signifiait : « Eh bien ! Allons ! » Mais elle n’eut pas l’audace d’articuler cette folie.

— Il y a d’autres manières, exprima-t-elle, d’assurer son bonheur.

— Oh ! oui, poursuivit-il, le nôtre serait assuré, sans l’obstacle. Vous savez, ou plutôt vous ne pouvez comprendre, Agnès, ce qui s’agite en moi. Je vous aime beaucoup plus que je n’aime Dieu. C’est mal de le penser ; je vous le dis, parce que c’est vrai. Mais, si Dieu m’aime infiniment plus que je ne vous aime, je n’y peux rien. Jusqu’ici, chaque fois que j’ai voulu me jeter tout entier à vous, quelque chose d’inattendu m’a barré la route…

Plus confiante, Agnès répliqua :

— C’est que vous ne savez pas aimer, aimer absolument. L’amour donne tout pour tout, il me semble. Je vous ai cru, Jérôme, un homme de décision. Vous êtes un roseau qui flotte.

Jérôme, piqué au vif, lui lança un regard brûlant et suppliant :

— Je me honnis moi-même, croyez-le, plus que vous ne sauriez m’accabler. Je ne puis vivre ainsi avec deux épées dans la poitrine ; il faut que l’une ou l’autre soit arrachée. Je vois trop ce que Dieu attendrait de moi. Vous, Agnès, je connais mal ce que je dois attendre de vous…