Il essaya de fuir la hantise inutile. Il s’enfonça dans son examen. Au milieu des notions arides, tout d’un coup surgissaient, contre ses yeux, les lignes adorées du fantôme, le regard tendre et voilé sous les cils battants, la moue de sa lèvre, un mouvement de ses doigts. Des phrases qu’elle avait dites ressortaient du silence ; il s’en répétait les modulations comme une musique impossible à écrire et tremblait de les oublier, selon ce qu’elle prévoyait.
Les épreuves de son examen coupèrent d’une diversion trop brève le tête à tête imaginaire. Quand il les eut terminées, — presque brillamment, — un mot lui échappa, celui qu’il avait condamné chez Agnès : A quoi bon ? Son succès fut une tentation nouvelle de suivre la carrière agricole où il avait cru s’engager. Même il avertit sa mère qu’il la rejoindrait aux Clouzeaux. Elle le supplia d’attendre quelques semaines ; Agnès était souffrante ; sa venue la secouerait d’un émoi dangereux.
Dom Estienne, quand Jérôme lui exposa toute la tragédie qui avait précipité le départ d’Agnès émit sur elle un jugement d’inquiétude :
— Je me demande, le sacerdoce hors de cause, si réellement cette jeune fille vous conviendrait. Je devine en elle une âme nostalgique, inapte à faire le bonheur d’un autre, parce qu’elle ne fera jamais le sien. La joie chrétienne lui manque. Dieu vous épargne, en vous séparant d’elle, bien des tourments. Et les fils que vous auriez, des malades aussi, des nerveux, promis à la souffrance, sinon au désordre…
Jérôme contestait au moine la justesse de son diagnostic :
— Vous la connaissez mal. Sa tristesse n’est que l’impatience du bonheur. Mon influence la transformerait…
— C’est-à-dire qu’elle vous a enveloppé de sa mélancolie comme d’un linceul. Vous paraissiez un homme résolu. Elle vous a presque noyé dans son indécision.
Jérôme avait beau défendre Agnès ; ce coup d’œil perspicace le forçait à réfléchir. Mais le désœuvrement des vacances, la mollesse de l’été, la solitude vis-à-vis du Père taciturne, tout l’attardait aux délices de l’amour perdu.
Les autres années, à la mi-juillet, la campagne vendéenne l’accueillait comme son fier nourrisson. Il se mêlait aux moissonneurs abattant les javelles, rôdait autour des batteuses dans la poussière des pailles, ou descendait jusqu’à la mer, pêchait au large avec les hardis lurons des Sables. Ou bien il s’en allait à cheval un jour de foire, marchandait sur la place des bourgs les bestiaux, trinquait devant les auberges parmi les métayers. A cette heure il ne pouvait songer au pays natal sans le regret d’Agnès qui en affolait le désir. Durant les après-midis torpides, lorsqu’une brise, sous le ciel de feu, agitait les cèdres, il se représentait, dans les pins de la Brunière, la psalmodie du vent, le murmure du flot sur la plage du Veillons, les chansons des filles, le soir, au long des routes. Son isolement lui devenait insupportable.
Néanmoins, la perspective de l’abnégation s’affermissait en lui. Les assises de son avenir sacerdotal s’ébauchaient presque à son insu. Il n’avait pas encore écrit la lettre qu’attendait Agnès. Il se voyait plus loin d’un serment de fidélité que de la rupture ; mais l’idée de rompre le déchirait.