— Vous me croyez, dit-il, prédestiné au bonheur. Eh bien ! si vous me voulez heureux, il faut l’être. Promettez-moi, ce soir, d’être joyeuse et forte, en pensant à moi, même loin de moi. Notre avenir à nous deux nous dépasse. Mais le moment que nous vivons ce soir, c’est une joie sans repentir, acquise pour l’éternité. Jamais nos âmes ne se connaîtront mieux. Vous m’avez fait un don qui ne se reprend pas…
La figure d’Agnès, un instant, s’était détendue, presque illuminée. Le langage de Jérôme la froissa d’une âpre désillusion. Elle attendait autre chose. Elle comprit que ce don d’elle-même serait vain, si le bien-aimé la précipitait avec lui dans l’holocauste qu’elle repoussait.
— Hélas ! répondit-elle, Jérôme, j’ai trop peur que ce ne soient des mots. Dans la vie d’un… apôtre une amie compte si peu. Le souvenir est un regret, une tentation. Si vous devenez ce que je crains, je ne serai plus qu’un fantôme croisé dans une autre vie ; et vous oublierez même le timbre de ma voix, l’inflexion des mots qui vous touchent. Je n’aurai qu’à me consumer comme un cierge dans un caveau, si je ne sais moi-même oublier.
Jérôme protesta, de toute sa véhémence, que d’une affection si parfaite rien ne pouvait mourir.
— Et puis, ajouta-t-il brusquement, ce que vous redoutez est incertain. Notre séparation va être l’épreuve décisive. Je vous écrirai bientôt, ma chère Agnès…
Ils arrivaient à l’avenue des tilleuls. Au bout du cloître des feuillages, un mur de brume, d’un bleu sombre, bloquait l’horizon. Ils se turent, écoutant le rythme de leurs pas, des derniers peut-être qu’ils feraient ensemble sur la terre. Agnès se souvenait de ce qu’elle avait ressenti, un soir, dans la nef d’une église où l’on disposait, pour un enterrement, des tentures ; les hautes draperies noires glissaient d’arceau en arceau ; elles l’avaient enfermée comme si elle était morte déjà, au fond d’un cercueil. Jérôme contemplait encore, dans le crépuscule, sa beauté triste ; il se l’appropriait avec l’ivresse désespérée d’un adieu ; mais il pensait :
« De mon grand amour, si j’y renonce, que me restera-t-il ? Un baiser sur un gant. »
X
L’éloignement d’Agnès désolait Jérôme plus qu’un deuil. Si elle avait été morte, il se fût mieux soumis devant l’irrémédiable. Mais une telle affliction pour eux deux, le vide mortuaire autour de lui, et tout cela parce qu’il le voulait !
Le voulait-il vraiment ? Une Volonté supérieure à la sienne, et que sa raison ne démentait pas, défendait à sa passion d’agir. Cependant, Agnès régnait au centre de sa vie profonde. La présence convoitée saturait comme un parfum la maison. En l’y respirant il sentait par une plus cruelle certitude, qu’elle-même ne reviendrait pas.