« Vous m’avez voulu ; maintenant moi aussi je Vous veux, je suis bien à Vous. Place à vous seul, ô mon Dieu ! Que je meure en vous pour vivre avec vous. »
Il a prononcé d’une voix entraînante l’Adsum de l’obéissance ; il a tendu sans regret à l’onction ses mains liées. Le Père se tenait parmi les prêtres en surplis qui lui imposèrent leurs mains sanctifiées. Il donnait à Dieu un homme de son sang, presque son fils. C’était le plus haut moment de sa vie. Dans la messe concélébrée avec le Pontife et les nouveaux prêtres, au memento des vivants, Agnès, après la mère de Jérôme, fut la première nommée. Les années, le pli ecclésiastique, mettent entre elle et lui le calme d’une affection surnaturalisée.
Mme Élise était radieuse ; mère d’un prêtre, elle a voulu que seules des pensées fières eussent en son cœur droit de cité. Antoinette s’est abstenue de venir pour ne pas éveiller, derrière sa présence, l’ombre indiscrète d’Agnès. De celle-ci, Mme Élise a reçu un billet touchant :
Si quelque parcelle de douleur se mêle à votre allégresse, laissez-la-moi.
Agnès, au sortir d’une période horrible d’abattement et d’acrimonie où elle ne pouvait plus se voir dans une église, ni supporter l’aspect d’un prêtre, s’est ressaisie peu à peu. La tendresse d’Antoinette cicatrisa de son mieux les plaies de celle qu’elle appelait « sa grande blessée ». Agnès n’a pas eu cependant le courage de se marier, d’assurer à sa sœur la liberté de sa vocation. Elle traîne la vie lente et somnolente d’une châtelaine de province au fond « d’un vieux pays ». Elle regarde, comme elle disait, « les longs crépuscules mourir dans son étang ». Elle choie ses tristesses ; elle se console dans des lectures sentimentales, dans la musique ; elle passe du violoncelle à l’harmonium ; elle a tenté d’apprendre aux enfants du village le chant grégorien, elle n’a pas réussi.
Elle reste une de ces inépousées qui portent le signe d’un crucifiement inconnu. Et le monde ne s’en doute pas. Si des étrangers nomment devant elle l’abbé Jérôme Cormier comme un jeune prêtre de grand avenir, un homme de Dieu, elle répond d’un air nonchalant :
— Je l’ai connu avant qu’il fût séminariste. Il avait alors d’autres idées en tête ; je crois qu’il s’est fait prêtre, un peu contre son gré.
Puis elle ajoute avec une bizarrerie mystérieuse qui, de sa part, ne surprend guère :
— L’amour sait-il jusqu’où il montera ?
20 mars 1926.