— Montcalm serait là ; je resterais ; et que dirait le Père ?
Celui qu’on appelle, chez Mme Cormier, « le Père », est l’oncle paternel de Jérôme, un ancien missionnaire que ses infirmités ont réduit à l’inaction ; sa belle-sœur lui donne asile, et ce vieux malade exerce dans la maison une suprématie ; Jérôme lui-même éprouve son ascendant ; la présence du « Père » domine, qu’il le veuille ou non, tous ses actes.
Il reste donc jusqu’au bout de la Messe magnifique concélébrée à voix haute par le Pontife et les nouveaux prêtres. Le tumulte de son indépendance s’est calmé. Il s’associe à la majesté du Sacrifice, à l’attente pascale, dans la douceur de la divine Communion.
Cependant, lorsqu’il sort de la chapelle, il part aussi allègre qu’un écolier s’échappant à la fin d’une classe trop longue. D’un pas impétueux il descend la rue d’Assas ; il va comme pressé par un rendez-vous d’amour. Il éparpille sa force dans les choses extérieures ; il est content de faire sonner sous ses talons le trottoir ensoleillé. Du bonheur passe pour lui, même dans les nuages dispersés au delà des toits fumants. La terre lui semble belle comme un navire pavoisé voguant vers des îles bleues, au matin d’un printemps qui se voudrait éternel.
II
Dans la salle à manger aux boiseries très blanches Mme Élise Cormier présidait la table, ayant un prêtre à sa droite, et, à sa gauche, un autre prêtre, l’oncle Gaston, « le Père ». Vis-à-vis d’elle, entre les deux jeunes filles, la place de Jérôme était vide. On ne l’avait pas attendu parce que l’invité, le chanoine Langevin, devait repartir avant trois heures.
Le sérieux des soutanes, la robe noire d’Antoinette et d’Agnès, le dossier haut des chaises de cuir brun, le rectangle étroit, allongé de la table, le crucifix dressé contre le mur, derrière la maîtresse de maison, imposaient à cet intérieur une sévérité conventuelle. Il y avait pourtant sur la nappe une corbeille en argent, ornée de violettes et de primevères. Les vastes fenêtres accueillaient la fraîcheur mouvante, verte et fauve, des premières feuilles du jardin. Autour des cheveux d’Agnès, d’Antoinette et de leurs joues délicates tremblait un duvet de clarté. Blonde, rose, Mme Élise effaçait mal, sous le gris monastique de son corsage, les grâces d’une maturité plantureuse ; elle conservait, à quarante-deux ans, un éclat de jeunesse presque ingénu, un air de sérénité virginale. Le profil arrondi, vermeil du chanoine Langevin, avec sa bouche finement narquoise, rappelait ces abbés du XVIIIe siècle, trop bien portants, trop heureux, qui, du haut de leurs portraits, font honte à l’anémie d’arrière-neveux moroses. Chaque fois qu’il venait à Paris, Mme Cormier le recevait comme un ami d’enfance de son mari défunt. Il était arrivé de Luçon la veille, chargé, auprès du Cardinal, d’une mission confidentielle qu’il voulait remplir le jour même.
A ces visages affables « le Père » opposait la rudesse tourmentée du sien : une tête carrée, des tempes puissantes ; des cheveux drus, presque blancs, des sourcils irréguliers qu’il fronçait comme s’ils allaient lancer des foudres, une mâchoire tendue, une barbe divisée en deux pointes qu’étirait sa main noueuse ; une mine de commandement ; l’œil de feu d’un faucon dévorant les espaces. Sa figure aurait pu être celle d’un vieux Chouan terrible ; le pli sacerdotal, la maladie, la prière, une volonté de renoncement l’avaient adoucie, épurée. Son teint jaune déclarait le mauvais état de son foie. Il mangeait peu ; une tasse de lait avec du pain grillé suffisait à sa réfection. Mais, quand il parlait, c’était, selon son habitude, en prophète, comme ayant seul le droit d’être écouté :
— Vous croyez, braves gens, la guerre finie ? Détrompez-vous ; la paix n’est qu’une fausse trêve ; les fléaux sont en marche. Ces quatre années sanglantes n’auront été qu’une piqûre de guêpe auprès de ce qui nous attend…
Mme Élise, quoique résignée, de longue date, à ses vaticinations, les sentait irritantes pour l’optimiste chanoine ; elle tourna vivement vers son beau-frère ses yeux mutins, et, sur un ton de gentillesse suppliante :