De même qu’Antioche et Thessalonique, Corinthe lui offrait une masse confuse que le bon levain pourrait transformer.
Détruite par Mummius, rebâtie par César, cette ville opulente était devenue la métropole de l’Achaïe. Ses deux ports orientaient son trafic, l’un vers l’Asie, l’autre vers Rome. Un afflux d’affranchis, de gladiateurs, de marins, de Juifs, de fabricants et de courtiers composait une foule instable que grossissait une multitude d’esclaves, — quatre cent cinquante mille, disait-on. Le bronze rouge de Corinthe s’exportait dans tout l’Empire. Les Romains payaient des prix extravagants les vases qu’on exhumait des ruines et des tombeaux[293]. Les artisans et les fondeurs savaient les imiter, faire du faux vieux. On jouait aux dés, on s’amusait à Corinthe effrénément. Une courtisane se vantait d’avoir, en quelques semaines, ruiné trois patrons de vaisseaux. Sous la buée ardente de son golfe, c’était une cuve où s’amalgamaient en fusion les éléments d’un nouveau monde.
[293] Voir Strabon, l. VIII, VII.
En arrivant, Paul chercha le quartier des Juifs ; il voulait s’offrir quelque part comme ouvrier. L’Ange qui le guidait partout l’arrêta devant la boutique récemment ouverte d’un « faiseur de tentes », d’un homme de son métier. Aquilas, Israélite natif du Pont, s’était installé à Rome avec sa femme Prisca ou Priscilla. Mais Claude, en principe bienveillant pour les Juifs, après des troubles dont on sait mal les causes, dus selon Suétone à un certain Chrestos[294] — probablement à des conflits entre synagogues et chrétiens — avait frappé les Juifs d’un décret d’expulsion. Leur trop grand nombre — à Rome seulement on en comptait cinquante ou soixante mille — empêcha qu’ils ne fussent tous chassés d’Italie. On se contenta d’interdire les attroupements et les réunions dans les synagogues. Les tracasseries policières gênaient beaucoup leur commerce. C’est pourquoi Aquilas avait transporté le sien à Corinthe, ville largement ouverte aux étrangers. Sa fabrique et son magasin devaient avoir quelque importance. Sa maison deviendra sans peine un centre pour l’église nouvelle.
[294] Mal informé, Suétone a dû entendre parler de Christos, cause de ces querelles, et l’a pris pour un agitateur présent dans Rome.
Lui et Priscilla étaient-ils déjà baptisés ? Nulle part les Actes ni Paul ne mentionnent leur conversion. Paul dira de Stephanas et des siens qu’ils sont les prémices de l’Achaïe[295], qu’il les a baptisés lui-même[296]. Si Aquilas et Priscilla, quand il les connut, n’avaient pas été chrétiens, il aurait commencé par eux.
[295] I Cor. XVI, 15.
[296] Id. I, 16.
Car ils lui donnèrent aussitôt du travail et il vivait sous leur toit. Il prit dans leur maison un rapide ascendant. Il s’empara de leurs âmes, « non par des discours persuasifs de sagesse, mais dans la manifestation de l’Esprit et de la puissance ». Tous les dons de l’homme inspiré se révélaient en sa personne : foi, science, prophétie, discernement des consciences, pouvoir des miracles, et, pour y mettre le sceau divin, une charité sans mesure, tranchante comme une épée, douce comme l’huile qui panse les plaies.
Paul gagnait sa journée en humble artisan, supérieur à la fatigue, exemplaire dans l’obéissance. Il manquait pourtant de cette santé qui rend la joie facile. Le « pal[297] » enfoncé dans sa chair lui laissait peu de répit. Les étés, à Corinthe, sont accablants : « la faiblesse[298] » dont il se souviendra tenait, on peut le croire, à des fièvres qui le déprimaient.