Tandis qu’il posait au milieu de Corinthe les fondations d’une puissante église, il songeait aux autres qu’il avait laissées derrière lui. Timothée était revenu de Thessalonique, apportant d’heureuses nouvelles[300].

[300] I Thessal. III, 6.

« [Il nous dit] que vous gardez de nous un bon souvenir, que vous êtes impatients de nous revoir, comme nous de vous retrouver. Nous avons été consolés, frères, à votre sujet, par votre foi, dans toutes nos nécessités et tribulations. »

Mais des controverses dogmatiques agitaient les Thessaloniciens. Ils donnaient créance aux faux docteurs qui s’attribuaient des révélations sur le mystère de la Parousie. Les morts, quand le Seigneur descendra du ciel, ressusciteront-ils après l’assomption des justes vivants, enlevés sur les nuées, à la rencontre du Juge ? Ceux qui meurent maintenant ne sont-ils pas disgraciés, puisqu’ils ont à subir le sommeil et la pourriture du tombeau ? Ces idées sur la Résurrection, sur le Jugement demeuraient, dans l’esprit des fidèles, entourées de nuages où chacun tendait à loger ses fantaisies. Et l’on prêtait à l’Apôtre des vues imprudentes dont il s’était bien gardé. La défiguration de sa doctrine fut une de ses peines les plus rudes et incessantes. Dans le message qu’il dicta pour les Thessaloniciens, il rétablit, au sujet des vivants et des morts, l’apocalypse véridique :

« Voici ce que nous vous disons selon la parole du Seigneur : nous, les vivants, nous qui sommes laissés pour la Parousie du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui dorment ; car le Seigneur lui-même, dans la clameur du réveil, dans la voix de l’Archange, dans la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous, les vivants, nous qui sommes laissés, nous serons enlevés avec eux à la rencontre du Seigneur, dans les airs. Et ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur. »

On pourrait induire de ces mots : nous, les vivants, que Paul s’attendait, le même soir, peut-être, à entendre le cri de la trompette, à se voir enlevé dans les nuées. Mais il le savait : rien ne l’assurait de vivre jusqu’au soir ; autour de lui d’autres chrétiens mouraient. Il n’oubliait point les signes universels qui précéderaient la Parousie : avant l’apostasie des croyants, il fallait que l’Évangile fût porté aux deux bouts de la terre. Quelle serait la durée de l’attente ? « Mille années, devant Dieu, c’est comme un jour[301]. » Il pénétrait aussi les périls d’une illusion sur cette heure que le Père seul connaît : des paresseux, comme à Thessalonique, prétexteraient l’imminence de la fin pour s’engourdir ou quêter leur pain ; les âmes de bonne foi se fatigueraient d’espérer une chose promise et qui pouvait tarder. Les gens se disaient entre eux : « Que devient la promesse de son retour ? Depuis que nos pères sont morts, tout continue comme depuis le commencement du monde[302]. » Nous, les vivants, représente donc les fidèles qui vivront au moment de la Parousie, Paul et ceux de son temps s’ils vivent encore, ou d’autres.

[301] II Petr. III, 8.

[302] Clément Romain, ép. aux Cor., ch. XXIII. Un texte curieux, dans l’homélie aux Corinthiens qui est attribuée au même Clément Romain (ch. XII), indique de quelle façon, vers la fin du Ier siècle, les prédicateurs suggéraient aux fidèles la patience dans l’attente de la Parousie : « Donc attendons d’heure en heure le royaume de Dieu dans la charité et la justice, puisque nous ignorons le jour où Dieu se manifestera. » Quelqu’un ayant demandé au Seigneur lui-même quand son royaume arriverait il répondit : « Lorsque deux choses n’en feront plus qu’une, lorsque l’intérieur sera comme l’extérieur, lorsque, dans la rencontre de l’homme et de la femme, il n’y aura ni homme ni femme. » (Citation empruntée, croit-on, à l’évangile selon les Égyptiens.)

Les vivants d’aujourd’hui, il se propose de les tenir en alerte hors de cet inutile tourment. Veillons, puisque nous ne savons ni le jour ni l’heure. Il ne rappelle point la parabole des dix vierges, mais conclut comme le Seigneur l’enseignait.

Et il prolonge des conseils virils, pénétrés de l’ineffable et naïve tendresse des premières fraternités chrétiennes : « Vivez en paix les uns avec les autres. Reprenez ceux qui sont dans le désordre. Encouragez les pusillanimes. Soutenez les faibles. Usez de patience envers tous. Veillez à ce que personne ne rende le mal pour le mal. Cherchez partout le bien les uns envers les autres et envers tous. Soyez toujours en joie. Priez incessamment. Rendez grâce en tout. Car telle est la volonté de Dieu à votre égard. N’éteignez pas l’esprit. Ne méprisez pas les prophéties. Mais éprouvez tout et retenez ce qui est bon. Abstenez-vous de tout ce qui a l’apparence du mal. Que le Dieu de paix lui-même vous sanctifie tout entier. Que tout votre être, que l’esprit, l’âme et le corps soient gardés sans reproche pour la Parousie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Celui qui vous appelle est fidèle, et c’est lui qui accomplira.