[309] I Cor. XIV, 25.
Car une réunion de chrétiens primitifs ne se concevait pas sévèrement ordonnée à la manière d’une cérémonie de cathédrale. Tandis qu’un lecteur lisait une page des Écritures, ou, plus tard, « les Mémoires des Apôtres » (les Évangiles), quelqu’un tout d’un coup se levait, transporté d’une élévation prophétique, discourait sur le sens caché d’une parole, ou bien « il parlait en langues » ; le glossolale se répandait en une effusion d’amour, faite de cris, d’invocations chantées, de mots sans suite, et que lui-même ne savait pas toujours interpréter.
Paul, avec son génie pratique et son goût de l’ordre, admirait peu la glossolalie. « Celui qui parle en langues s’édifie lui-même. Celui qui prophétise édifie l’église. Je souhaite que vous parliez tous en langues, mais bien plus que vous prophétisiez… Celui qui parle en langues doit demander à Dieu le droit d’interpréter… Quoi donc ! Je prierai avec l’esprit. Mais je veux prier aussi avec mon intelligence. Je chanterai avec mon esprit, mais je chanterai aussi avec mon intelligence. Si tu prononces la bénédiction par l’esprit (dans la langue inspirée du glossolale), celui qui tient le rôle de simple auditeur, comment répondra-t-il Amen à ton action de grâces ? Car enfin il ne sait ce que tu veux dire… Je parle en langues plus que vous tous et j’en bénis Dieu. Mais, dans l’église, je préfère dire cinq paroles avec mon intelligence, pour catéchiser les autres, que dix mille paroles en langues[310]. »
[310] I Cor. XIV, 2-20. Le prophète Daniel (XI, 1) avait dit : « Il faut, dans une vision, de l’intelligence. »
Paul les blâmait de se comporter « comme des enfants ». La jubilation de leur foi prenait les formes enfantines d’une délicieuse innocence. Mais le gazouillement lyrique des glossolales, quand il se multipliait, tournait au vacarme incohérent. Si des étrangers ou des incroyants entraient là, ils croyaient tomber « dans une réunion de fous[311] ». Les liturgies orientales ont gardé quelque peu cette volubilité confuse. Le prêtre et les fidèles profèrent les mots si vite qu’il leur est difficile de suivre sous chaque phrase un sens réfléchi. Seulement il leur reste aussi des vestiges de la primitive souplesse, un air de libre improvisation. L’officiant dialogue avec le peuple ou avec Dieu sur un ton de familiarité que Rome et l’Occident ne sauraient plus se permettre.
[311] Id. XIV, 23.
Paul avait déjà l’esprit occidental, lorsqu’il prescrivait à ses Corinthiens :
« Si l’on parle en langues, que deux ou trois parlent au plus, et chacun à son tour… Que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres jugent. Si quelqu’un de ceux qui sont assis a une révélation, que le premier (celui qui parlait) se taise… Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix[312]. »
[312] I Cor. XIV, 28-33.
L’élan pieux s’ordonnait sans effort dans « les hymnes, les psaumes, les cantiques[313] », et tandis que l’officiant priait au nom de tous. Ce qu’étaient les oraisons liturgiques, nous pouvons en concevoir quelque idée par la grande prière conservée dans l’épître de Clément Romain aux Corinthiens, et mieux encore, par celles, plus anciennes, de la Didaché :