Dans le procès de Paul, il entrevit aussitôt des intérêts complexes, de l’argent à extorquer. C’est pourquoi, au lieu de lui rendre sa liberté, il ordonna de le retenir dans le palais d’Hérode.
A Jérusalem, Lysias s’était empressé d’avertir Ananie et les notables juifs qu’ils pouvaient porter leur plainte devant le procurateur. Ils ne perdirent point de temps. Cinq jours après, on vit, dans les rues de Césarée, passer la délégation du sanhédrin, accompagnée d’un jeune avocat latin, qui avait nom Tertullus. Les sanhédrites signifièrent au procurateur leur requête contre Paul. Le lendemain, dans la matinée, le prisonnier fut conduit au prétoire du magistrat ; et Tertullus plaida contre lui : ou plutôt il répéta, en grec, l’accusation que le sanhédrin lui avait soufflée.
Il commença par les flagorneries d’usage à l’égard du potentat romain. Il le loua « de la paix abondante » dont jouissait la Judée, grâce à sa prévoyance, puis attaqua sans préparation « cet homme-peste, qui remuait la discorde parmi les Juifs dans tout l’univers, le protagoniste de la secte des Nazaréens ». Paul avait essayé de profaner le Temple ; les Juifs l’avaient arrêté et voulaient le juger selon leur Loi. Mais le tribun Lysias l’avait arraché de force à leurs mains ; et c’était lui qui avait ordonné aux plaignants de venir jusqu’au procurateur.
La conclusion implicite, ou qu’il n’osa pas émettre aussitôt, devait être : « Le procès de cet homme nous appartient ; livre-nous-le. »
Tertullus, porte-parole aux gages d’Ananie, argumenta d’une façon gauche et lourde. Toute haine furieuse est maladroite. En chargeant de leurs griefs le tribun, les sanhédrites indisposaient contre eux le procurateur. Paul eut beau jeu pour se défendre. Il mit, dans son exorde, un mot de louange, mais sans bassesse, à l’endroit de Félix, « encouragé, dit-il, à se justifier devant un juge qui, depuis de longues années, connaissait bien ce peuple ».
Il était monté à Jérusalem, parce qu’il voulait adorer. On pouvait scruter l’emploi de son temps, du premier au septième jour de son pèlerinage. Pas une fois il n’avait, dans le Temple, conversé avec quelqu’un, ni causé un attroupement dans les synagogues ou les rues. Il défiait ses adversaires de prouver un seul délit.
— Mais, continua-t-il, je le reconnais, je sers le Dieu de nos pères selon la voie qu’ils appellent « hérésie », croyant à tout ce qui est selon la Loi et à tout ce qui est écrit dans les Prophètes, espérant ce qu’ils (les pharisiens) attendent eux-mêmes, la résurrection des morts, des justes et des injustes. Sur cela, moi aussi, je m’exerce à garder une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes. Et, après de nombreuses années, je suis venu pour faire à ceux de mon peuple des aumônes et offrir des sacrifices…
La silhouette de ce discours démontre une fois de plus combien fut simple et stable la dialectique de l’Apôtre : la « voie » chrétienne n’est pas une rébellion contre la Loi ; Paul n’apporte rien de nouveau, d’hérétique, quand il annonce la Résurrection et le Jugement. Mais ce qu’il veut révéler aux Juifs, parce qu’ils le méconnaissent et le nient, c’est le Juge, le Christ ressuscité.
Ici, devant Félix, il ne semble pas être allé jusqu’au bout de son enseignement. Le procurateur savait les tendances de la secte nazaréenne ; il dut faire comprendre à Paul que son apologie suffisait. Il pénétrait l’inanité des griefs juifs. Pourtant, il tenait à ménager Ananie et les notables sadducéens. Au lieu de rendre à Paul la liberté, il ajourna sa sentence, sous couleur d’attendre un supplément d’information :
— Quand le tribun Lysias sera venu, je jugerai votre affaire.