Mais, si Paul resta détenu dans la tour d’Hérode, le centurion qui le gardait reçut l’ordre de lui donner quelque détente. Il fut allégé de ses chaînes, ses amis purent l’assister, même l’approcher. Philippe l’évangéliste, d’autres fidèles de Césarée, et, sans doute, ses compagnons de voyage, Luc, Timothée, Aristarque le Thessalonicien lui portèrent des nouvelles de Jérusalem. Pour l’Apôtre, tout était là : continuer son Évangile ; prêcher, diriger. Dans ses années de captivité, pas un jour, sa grande voix ne s’est tue. Même relégué au fond d’une basse fosse il aurait chanté la gloire du Christ, accompli ce qui manquait aux souffrances du Seigneur pour l’Église, son corps mystique. Sa qualité de citoyen romain, son pouvoir de persuasion lui valurent partout des égards ; en sorte que chacune de ses prisons deviendra une chaire où sa condition douloureuse commentera, amplifiera sa doctrine.

Dans celle de Césarée, il troubla l’entourage de Félix et le procurateur lui-même. Drusilla prit fantaisie de le voir, de l’écouter discourir. C’était, comme sa sœur Bérénice, une Juive cosmopolite, ambitieuse, perverse et mystique. Les sciences occultes la captivaient. Elle avait fréquenté Simon le Magicien. Félix s’était servi des prestiges de cet enchanteur pour la décider à quitter son époux Aziz et à vivre avec lui. Elle avait, en ce temps-là, quinze ou seize ans ; elle était belle.

Un caprice de curiosité l’intéressa au prêcheur juif. Amené devant elle et Félix, Paul leur parla de la foi en Jésus-Christ. Mais, avec la rudesse d’un prophète, comme Jean-Baptiste en face d’Hérode Antipas, il insista « sur la justice, la continence, le Jugement à venir ». Félix, effrayé, l’interrompit :

— Pour l’instant, va ; et, quand j’aurai un moment, je te manderai.

Plus saisie encore par l’Apocalypse du Nazaréen, Drusilla ne chercha point d’autre entrevue. Elle devait périr, à Pompéi, sous la cendre du volcan, elle et le fils qu’elle avait eu de Félix.

Le procurateur fit venir Paul « assez souvent », dans l’espoir que les communautés chrétiennes offriraient pour sa liberté une forte rançon. Paul répugnant à ses vues cupides, il fit traîner l’instruction du procès. Il suivait à son égard une de ses coutumes iniques. Josèphe aurait pu dire de lui comme d’un de ses successeurs, Albinus :

« Il ne retenait en prison que les gens qui ne lui avaient rien donné[390]. »

[390] Bell. Jud., II, XXIV.

Mais il fut disgracié lui-même. Néron, en 55, avait éloigné du pouvoir Pallas, créature d’Agrippine ; l’affranchi gardait encore assez d’influence pour protéger Félix ; Poppée, quand elle régna sur le prince, obtint le rappel du procurateur. Les Juifs la pressaient d’agir ; ils pouvaient aisément prouver les forfaitures et les violences dont ils s’étaient plaints.

Avant son départ, Félix enjoignit qu’on resserrât Paul dans sa geôle. Il espérait, par cette ignoble complaisance, ramener à soi le parti sadducéen, esquiver l’acharnement de ses représailles.