D’ailleurs, asservis à des maîtres iniques, les Juifs, tout en courbant l’échine, avaient médité d’affreuses représailles. Si on touchait à leur culte et à la Loi, ils résistaient sauvagement, et les répressions étaient inexorables. Lorsque Antiochus Épiphane prétendit helléniser Jérusalem, établir dans le Temple une statue de Zeus, lorsqu’il eut interdit la circoncision, les pharisiens s’obstinèrent à faire circoncire les nouveau-nés. Tous ceux qui étaient dénoncés étaient battus de verges, mutilés, mis en croix ; et les bourreaux, après avoir étranglé les enfants, pendaient leurs cadavres au cou des crucifiés[58]. Hérode ayant fait clouer sur le portail du Temple un aigle d’or, deux docteurs, Judas et Mathias, l’arrachèrent en plein midi, devant la foule, et le brisèrent à coups de hache. Arrêtés, ils justifièrent leur violence avec ce seul argument : « Nous avons vengé l’outrage fait à Dieu et l’honneur de la Loi dont nous sommes les disciples. » Pour déchaîner un mouvement furieux, il suffit que Pilate voulût faire promener à travers les rues de Jérusalem des enseignes militaires où figurait le médaillon de César[59]. Caligula, quand il essaya d’imposer dans le Temple sa statue en « nouveau Jupiter », faillit soulever toute la Judée contre Rome.

[58] Josèphe, Antiq., l. XII, VII.

[59] Id., l. XVIII, IV.

A mesure que la nation juive se vit plus étroitement harcelée par l’hellénisme[60], pressée par l’arrogance et la rapacité romaines, son esprit de révolte se renforça ; mais il devait se perdre dans l’anarchie des factions. Sadducéens, bourgeois et sceptiques, semblables à nos radicaux d’aujourd’hui, pharisiens intransigeants, zélotes et démagogues illuminés s’exécraient les uns les autres. Les bandes armées, les brigandages se multipliaient. Les grands prêtres soudoyaient des séditieux qui provoquaient des rixes ; ils les envoyaient saisir dans les granges des dîmes appartenant aux sacrificateurs « dont quelques-uns étaient si pauvres qu’ils mouraient de faim[61] ». Des sicaires, les jours de fête, arrivaient à Jérusalem, cachant des dagues sous leurs manteaux.

[60] Sous Caligula, les Grecs massacrèrent, dans les progroms d’Alexandrie, au dire de Josèphe, cinquante mille Juifs ; d’où l’ambassade conduite par Philon auprès de l’Empereur.

[61] Josèphe, Antiq., l. XX, VI.

Ils poignardaient les gens au milieu des cérémonies, et, les voyant tomber morts, se penchaient sur eux comme pour les secourir, échappant ainsi aux soupçons[62].

[62] Id. XX, VII. Et Eusèbe, H. E., II, XX.

La férocité des mœurs, l’exaspération des caractères atteignaient déjà ce paroxysme qui aboutira aux atrocités héroïques du siège de Jérusalem, aux épouvantes de Massada. Josèphe, homme cultivé, raconte, comme une chose toute naturelle, de quelle manière il traita un factieux de Tibériade. Celui-ci était venu simplement lui réclamer une somme qu’il ne devait pas :

« Je le fis battre de verges, je lui fis couper une main qu’on lui attacha au cou, et je le leur renvoyai en cet état[63]. »