Mais les Juifs pouvaient-ils échapper à la dureté foncière de tout l’Orient sémitique ? Quand on pense aux tyrans assyriens, aux atrocités rituelles qu’attestent les bas-reliefs et les inscriptions de ces pays, on s’étonne moins de voir Israël, en guerre contre des voisins terribles, exterminer dans les villes hommes, femmes, petits enfants, incendier les maisons, ne laisser que des cendres et de l’horreur derrière lui. Les Hébreux savaient ce qui les attendait s’ils épargnaient les idolâtres ; ils exécutaient sur eux le juste châtiment d’Iahvé, et, plus encore, en les exterminant, ils se préservaient de leurs dieux redoutables.

Israël eut besoin d’être fanatique ; autrement il aurait succombé, et, avec lui, le pacte d’alliance, le témoignage du seul Dieu vrai. Il se savait élu entre tous les peuples ; sa fierté d’un tel privilège était farouche. Jamais orgueil nobiliaire n’a pu être comparé à celui des Juifs. Un grand orgueil offensé devient cruel en se croyant juste. D’où, chez eux, des vindictes inflexibles dont celles des hidalgos espagnols seraient une faible réplique.

Le pays où ils se fixèrent, malgré ses parties fertiles, est dur comme son climat.

Pays de hautes vallées et de faîtes abrupts, peu accessible par la mer, et qui repousse l’étranger. Six mois d’été sans pluie ; un hiver assez rude. Les villages, sur les pentes, ressemblent à des tas de pierres. Nulle part au monde la pierre ne règne aussi implacable ; on s’explique la lapidation, supplice éminemment juif ; sous les monceaux de silex on chercherait les os d’un lapidé. Je ne connais rien de plus désolant, surtout en automne, que la descente de Jérusalem à Jéricho : des bosses de terres nues, après des bosses de terres nues, çà et là broussailleuses, ou d’un gris de lèpre, chargées de boursouflures livides, au-dessus d’une gorge rougeâtre qui fait saillir et béer ses roches comme des gueules de bêtes altérées.

De telles régions ne pouvaient convenir qu’à des brigands ou à des clans rigides, intraitables pour tout ce qui violait les mœurs et les principes de la communauté.

La Loi mosaïque les enserrait dans des haies de préceptes et de rites, dans les craintes minutieuses des cas d’impureté. Elle exigeait de ces paysans rapaces le sacrifice de leurs bestiaux, des victimes, certains jours, sans nombre[55]. Aux grandes fêtes, le parvis du Temple devenait un énorme abattoir ; le gémissement des animaux égorgés couvrait les voix des prêtres ; ceux-ci n’étaient plus que d’infatigables bouchers. Les lévites parfois devaient monter sur des escabeaux pour ne pas tremper leurs jambes dans les nappes de sang qui débordaient[56]. Le matin de Kippour, lors du grand jeûne d’octobre, quand on avait imposé les mains au bouc qu’on chargeait des péchés du peuple, les assistants crachaient tous sur lui, le piquaient avec des épines[57]. Il était coiffé d’une bande de laine écarlate ; puis, à coups de fouet, les prêtres le chassaient hors de la ville, en un lieu désert. Là, on lui arrachait du dos sa toison qu’on éparpillait sur les broussailles, et on le jetait dans un précipice. S’il se relevait, personne ne lui donnait à manger ; il s’en allait mourir comme un maudit, dans un trou.

[55] Pour la dédicace du Temple de Salomon, les Paralipomènes (l. II, VII, 5) dénombrent l’immolation de vingt-deux mille bœufs et de cent vingt mille béliers. Pour la même cérémonie, Josèphe (A. J., VIII, 2) parle de douze mille veaux et de cent vingt mille agneaux.

[56] Voir M. Marnas, Miriam, p. 220.

[57] Voir l’épître dite de Barnabé. Le passage sur le bouc est une citation tirée on ne sait d’où.

Atroces pour nous, ces rites expiatoires l’étaient bien moins que ceux des idolâtres, offrant leurs fils au bûcher de Moloch, ou se mutilant, comme faisaient les prêtres de Cybèle, en public, avec frénésie. Ils provoquaient les Juifs à la pénitence, commémorant les peines dont Iahvé avait frappé leurs pères impies ou fornicateurs. Ils préfiguraient la victime substituée, elle volontaire et parfaite, le Christ percé d’épines, flagellé, honni. Mais, chez des âmes brutales, ils excitaient le goût du sang, une sorte d’irritation luxurieuse déviée en ivresse de tuerie.