[70] Philipp. III, 8. Tel est le sens exact du mot violent qu’il emploie : skybala.

Le Messie étant venu, le peuple juif aurait pu mourir, comme l’arbuste des solitudes quand, au sommet de sa tige, la fleur pourpre a surgi. Il a survécu en qualité de témoin ; la conscience de sa mission divine l’avait doué d’une telle force qu’il est resté, dans sa déchéance, un peuple-roi. Que lui importe d’avoir bu, durant des siècles, les affronts comme l’eau ? Il garde dans la bouche le goût du vin des Maîtres ; il n’a jamais douté de lui-même ; cette foi tenace le prédestinait à dominer les nations ; et, maintenant, il a fait de toutes « l’escabeau de ses pieds ».

A Jérusalem, un vendredi, vers 4 heures — c’est le moment où les Israélites dévots vont allumer des cierges contre le mur des pleurs et psalmodier — j’ai remarqué un petit bossu qui se rengorgeait en marmottant des prières et se balançait, un livre à la main, avec une mine de satisfaction presque arrogante. Je me suis dit : « Voilà Saul ! »

La fierté juive, en Saul, était doublée de la hauteur pharisienne. Pour celle-ci Jésus n’avait eu que des mots terribles. Le réquisitoire qu’abrège saint Mathieu (ch. XXIII) est un magnifique portrait de la caste, et qui vise, au delà, toute l’enflure des orgueils sociaux. Les pharisiens n’agissent que pour être vus ; il élargissent leurs phylactères, ils allongent les franges de leurs robes. Ils aiment les lits d’honneur dans les banquets, les bancs d’honneur dans les synagogues. Ils veulent qu’on les salue sur les places, qu’on les appelle : Rabbi, Rabbi !…

Saul pouvait donc se vanter d’appartenir, comme on dirait, à une honorable famille juive. Son père n’était pourtant pas un Hébreu de Judée, mais un helléniste établi à l’étranger depuis assez longtemps ; il portait le titre de citoyen romain, et son fils en hérita.

Pas une seule fois dans les Épîtres, Tarse n’est nommée ; ce sont les Actes qui font dire à Paul[71] — et il le dit en araméen : — « Je suis né à Tarse, en Cilicie. »

[71] XXII, 3. Il eut, vraisemblablement, dès son enfance, deux noms : un nom juif, Saul, et un romain à désinence grecque, Paulos.

Tarse, proche de la mer, au débouché de la seule route par où les caravanes venant de l’Asie Mineure franchissaient le défilé des portes ciliciennes, était alors une des plus grandes villes de l’Orient. La plaine de Cilicie, ample et magnifique, avec l’opulence de ses cotons et de ses blés, ferait songer à l’Égypte, si elle ne s’appuyait aux rampes du Taurus, dont les crêtes coiffées de nuages la barrent à l’Occident.

Point de jonction entre la haute Asie et la côte — le long du Cydnus les bateaux de toute la Méditerranée remontaient jusqu’à ses quais — elle s’offrait comme un confluent de civilisations. L’Hellade y superposait son empreinte à celle de l’Assyrie, de la Perse, de la Phénicie. Ses monnaies portent souvent un Baal, figuré en Zeus, ayant un aigle à son côté[72]. Tarse amalgamait l’élégance grecque avec les rites et les voluptés du vieil Orient. C’était là que, sur la proue d’or de sa galère, sous des voiles de soie parfumées, Cléopâtre avait attendu Antoine. Quand Paul citera aux Corinthiens le proverbe grec[73] :

Mangeons et buvons, car demain nous mourrons,