Les disciples hellénistes, cyrénéens ou cypriotes, qui entreprirent la conversion d’Antioche, s’adressèrent naturellement à des Grecs. Voilà pourquoi eux et leurs adeptes furent appelés d’un nom grec : les chrétiens. Les non-croyants mirent-ils une ironie dans ce mot : christianoi ? C’est vraisemblable. A la gloire de la Croix fut toujours collé quelque opprobre.
En tout cas, la chrétienté d’Antioche donna bientôt de si abondantes promesses qu’à Jérusalem on en parla ; les notables, les anciens de l’église mère décidèrent d’envoyer Barnabé pour examiner l’esprit de la communauté nouvelle, et, s’il l’estimait bon, la confirmer dans son élan.
Barnabé était un missionnaire admirable. Sa largeur de vues, sa flamme prophétique, son autorité s’imposèrent à des Hellènes prompts aux enthousiasmes et percevant le surnaturel dans les formes généreuses de la grandeur morale. Il devait être, même physiquement, très beau. Lévite, il appartenait à la caste sacerdotale, où l’on n’admettait que des hommes d’une beauté pure. Nous le savons natif de Chypre[162]. Or, même à présent, c’est de Chypre ou des îles proches que viennent ces prêtres grecs aux figures régulières comme celle d’un Christ byzantin, et qui semblent détachées de fresques solennelles pour officier dans d’interminables liturgies. A Lystres, après la guérison du boiteux[163], sa noble prestance et sa voix dominatrice donneront à la foule l’illusion qu’elle voyait Zeus en personne. Il possédait, près de Jérusalem, un domaine qu’il avait vendu, et il en avait déposé le prix aux pieds des Apôtres. Ceux-ci mettaient en lui de hautes espérances. Il s’appelait de son vrai nom Joseph. On l’avait surnommé Bar-nabé, le fils de la prophétie, ou le fils de l’exhortation. Car le ministère du prophète, dans l’Église apostolique, dépassait le don de pénétrer l’avenir ; sa mission était « d’édifier, d’exhorter, de consoler[164] », et l’Esprit Saint qui l’emplissait lui avait, en ce sens, départi le pouvoir de prophétiser, c’est-à-dire d’interpréter la Parole.
[162] Actes IV, 36.
[163] Actes XIV, 11.
[164] I Cor. XIV, 3.
Sa prédication accrut singulièrement l’église d’Antioche[165]. Mais il sentit qu’à lui seul il ne pourrait en gouverner l’essor. Peut-être, déjà, les fidèles circoncis se choquaient-ils de voir des Grecs, des Syriens, des païens baptisés, l’emporter sur eux par le nombre, et leur intransigeance s’indignait que l’Église les mît au même rang qu’eux. Barnabé décida de s’adjoindre Saul. A Jérusalem, il avait compris quel associé l’Esprit lui réservait ; Saul obéissait à la même inspiration que lui, épargnant aux catéchumènes païens tout ce qui, dans la Loi mosaïque, les chagrinait sans nécessité.
[165] On voudrait savoir dans quelles proportions. Mais l’auteur des Actes, avec son insouciance des chiffres, se contente de dire (XI, 24) : « Un grand nombre, ayant la foi, se convertit au Seigneur ».
Barnabé connaissait la retraite de Saul à Tarse où, recueilli, l’Apôtre attendait son jour, se gardant « de courir en vain[166] ». On l’avait informé qu’il se cachait dans une solitude voulue par Dieu. Il prit le parti d’aller lui-même à sa recherche[167]. Trois journées de marche seulement séparaient Tarse d’Antioche. Il le découvrit, non sans peine, et le convainquit de le suivre. Paul ne demandait, en somme, qu’à s’élancer dans la carrière. « Malheur à moi, s’exclamera-t-il, si je n’évangélise point[168] ! »
[166] Gal. II, 2.