[167] Renan, les Apôtres, p. 232, interprète d’une façon arbitraire et injuste l’isolement de Paul comme la démarche de Barnabé : « Paul était à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un supplice… Il se rongeait lui-même et restait presque inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui se consumait en une solitude malsaine et dangereuse… Gagner cette grande âme rétractile, susceptible ; se plier aux faiblesses, aux humeurs d’un homme plein de feu, mais très personnel,… c’est là ce que Barnabé fit pour Saint Paul. La plus grande partie de la gloire de ce dernier revient à l’homme modeste qui le devança en toutes choses, s’effaça devant lui… empêcha plus d’une fois ses défauts de tout gâter et les idées étroites des autres de le jeter dans la révolte. »
[168] I Cor. IX, 16.
Un halluciné, un excentrique se fût targué de son évangile, aurait prétendu le propager selon soi, Dieu seul étant juge de sa mission. Paul aura beau tenir la sienne d’une voix secrète, jamais il n’admettra qu’on pût dire de telle église : elle est à Paul.
Cette obéissance dans l’unité du Christ fut plus méritoire en lui qu’en nul autre ; il était venu le dernier, mais il avait reçu d’en haut plus que personne. Son originalité fougueuse le prédisposait aux sursauts indépendants. L’abnégation commune à tous les Apôtres sera un des plus forts témoignages de leur véracité et la condition de leur victoire.
Arrivé à Antioche comme l’ouvrier de la deuxième heure, au lieu de faire œuvre distincte, Paul aida fraternellement Barnabé. Toute une année ils « enseignèrent », gagnant et, ce qui était plus difficile, retenant sous la discipline de la Croix ces Syriens à l’esprit flexible, mais si instables, voluptueux, cupides.
Quelques Romains vinrent-ils dans la rue du Singon, près du temple de tous les dieux, écouter Paul révélant le Seigneur unique ? Il eut sans doute comme auditeurs, avec des idolâtres désabusés, des « craignant Dieu », de ces païens qui avaient un pied dans la synagogue, mais ne se décidaient pas à devenir des prosélytes. Position instable, socialement fausse, où il était malséant de s’attarder. La porte de la foi s’ouvrait devant ces âmes indécises, elles trouvaient parmi les chrétiens un asile de certitude et une ineffable fraternité.
Sur l’apostolat de Paul à Antioche, aucun trait personnel n’est parvenu jusqu’à nous. En tout cas, l’allégresse de son labeur dut être merveilleuse. Les temps du salut allaient s’accomplir : l’Église, sans nier la synagogue, n’était plus dans la synagogue ; les disciples du Nazaréen s’appelaient des chrétiens ; et ce mot, hébreu par son sens, hellénique et latin dans sa forme, impliquait une promesse d’universalité ; il posait déjà sur l’Occident, comme sur l’Orient, le sceau du tétragramme vainqueur.
Contraste enivrant ! Tandis que le peuple juif marchait à sa ruine, le règne du Fils de David commençait chez les gentils. La chimère d’un Messie triomphateur des nations se tournait en une vérité immédiate et souveraine. Paul songea-t-il à cette prodigieuse compensation ? L’avenir national des Israélites semble médiocrement l’avoir préoccupé ; mystique, seule leur éternité l’inquiétait.
Cependant, il ne négligeait point le temporel des églises.
Un prophète, ayant nom Agab, était descendu de Jérusalem à Antioche ; il avait prédit une famine qui désolerait « toute la terre ». L’église de Jérusalem était presque indigente ; entre ses ressources et ses besoins, à mesure qu’elle s’accroissait, la disproportion devenait plus lourde. Quand le fléau survint — en l’an 44 — les denrées étant hors de prix, on se demanda comment elle dispenserait aux fidèles le blé, l’huile, les figues, le nécessaire de chaque jour. Les chrétiens d’Antioche souffraient moins de la crise ; ils eurent l’idée d’une collecte. Paul et Barnabé furent chargés d’en porter l’argent à Jérusalem. C’étaient eux, apparemment, qui avaient conseillé cette offrande. En remplissant la loi de charité selon le Christ, ils suivaient aussi la tradition juive, car les Juifs de la diaspora envoyaient au trésor sacré, au Corban, des aumônes annuelles, confiées à des messagers spéciaux qu’on appelait apôtres.