Son naturel unissait, à un étrange degré, ces deux éléments : une énergie nerveuse, bondissante, toujours prête aux décisions extrêmes ; et l’intelligence la plus hardie, la plus flexible, traversant les hommes d’un coup d’œil, s’assimilant ce qui lui était le plus étranger, circulant parmi les idées comme celle d’un grec subtil.
Mais, bien qu’il fût né à Tarse, dans une ville hellénisée, qu’il parlât le grec aussi aisément que l’araméen, que des principes païens se fussent amalgamés à sa formation juive, le sang juif prévalait en lui. Sa fierté, c’était de se dire Juif. Sa dialectique accuse la discipline des rabbins[9] ; sa morale retiendra l’empreinte des conceptions juives. Son fanatisme de persécuteur est spécifiquement juif ; de même, sa tournure d’esprit, organisatrice et réaliste. La passion religieuse, dès sa jeunesse, gouvernait toute son activité. Il vivait, nous dit-il[10], pour la Loi, les yeux attachés sur le Temple, dans l’espérance messianique d’un triomphe d’Israël, revanche des abaissements, promise par les Écritures.
[9] Sur cette évidence, aujourd’hui contestée, v. plus loin, p. [56 et suiv.]
[10] Gal. I, 14.
La Loi lui suffisait, il ne souffrait point de l’étroitesse pharisienne ; ce qu’il savait du Christ, c’était pour l’abhorrer. Soupçonnait-il l’appel secret d’une Force novatrice ?
Le prodige est qu’il se soit précipité dans la foi qui renversait la sienne, sans regarder en arrière, semblable aux mystérieux animaux, aperçus par le prophète, qui allaient devant eux, étendant leurs ailes, et ne se retournant jamais.
Seule, la rudesse adroite de son élan pouvait abattre, là où devait s’y insérer le bloc d’angle, la muraille de la vieille Loi, ouvrir toutes larges aux nations les portes du Lieu saint.
Cependant sa rupture avec la Loi le bouleversa, le déchira. Sa douleur, ensuite, fut incessante de voir Israël raidir son cou contre l’aiguillon du salut.
En quoi Paul resta-t-il un Juif ? En quoi cessa-t-il de l’être ? Historiquement, le problème mérite un long examen. La tragédie intime de sa transformation suffirait à remplir ce livre.
Mais, j’ai hâte de le déclarer, une curiosité de psychologue ne m’en inspira point l’entreprise.