Par un doux matin de septembre j’y fis une escale enchanteresse. Il me semblait avoir déjà vu en songe, au creux de cette anse, les maisons accrochées en rond, les rochers dont le gris se fondait en or azuré, la vieille tour sur la butte, les murailles à créneaux ébréchées par intervalles, un minaret pointu non loin d’un peuplier, les terres ocreuses ou saignantes alternant avec le jaune gai d’un champ de colza, cette oasis de fraîcheur surplombant des rivages arides vaporisés sous le soleil, et, plus haut, la frise argentée des montagnes aux gradins abrupts.

En quittant Chypre, c’est là, ou un peu plus à l’est, vers l’embouchure du Coestros, que débarquèrent Paul, Barnabé, Jean-Marc, pour atteindre, dans l’intérieur, Pergé, puis, derrière les monts, Antioche de Pisidie.

De Paphos, on peut s’étonner qu’ils n’aient point fait voile vers l’Égypte. Alexandrie les appelait, champ de conquête prodigieux. Mais d’autres missionnaires avaient pris les devants. Apollos, Juif alexandrin, quand Aquilas et Priscilla le catéchiseront à Éphèse[195], connaîtra déjà les éléments de la foi ; d’où les tenait-il ? Apparemment, d’une chrétienté formée autour des synagogues d’Alexandrie. Or Paul se posait une règle, et, lorsqu’il le put, il la suivit toujours : éviter de bâtir sur un terrain labouré par autrui. Il se réservait les gentils ignorants, l’effort le plus ingrat, ou, s’il aboutissait, le plus fructueux. C’est pourquoi, pouvons-nous croire, il négligea l’Égypte. L’Esprit, sans doute, l’en détournait.

[195] Actes XVIII, 24-26.

Il marcha vers des peuples qu’il savait abandonnés au culte du dieu Men (Lunus), vers ces montagnards qu’il avait vus, à Tarse, descendre par le défilé du Taurus.

Dans son petit groupe, accru au cours de la route, le passage à Chypre avait décidé quelque chose d’important : le miracle convertisseur, l’attitude résolue de Paul, la prééminence de ses dons avaient en lui révélé un chef. Désormais les compagnons de Paul et de Barnabé sont appelés ceux d’autour Paul. Barnabé ne conduit plus, il suit ; et Jean-Marc, au sortir de la Pamphylie, se sépare d’eux, pour des motifs mal expliqués.

Paul reçut de cet abandon un froissement grave. Car, dans la suite, lors de la seconde mission, il refusa d’emmener Jean-Marc ; et Barnabé s’en irrita.

On a prêté au jeune homme la peur de s’aventurer en pays idolâtre, dans de farouches passages où les voyageurs, au tournant de chaque gorge, pouvaient s’attendre à voir surgir des bandits. Il est plus vraisemblable d’imaginer Jean-Marc, attaché aux traditions judaïques, proposant pour l’apostolat des vues que Paul ne pouvait admettre. Paul le rabroua ; il se piqua, partit, s’en retourna jusqu’à Jérusalem. Il devait regretter son coup de tête. Au moment d’une autre campagne il voulut de nouveau se joindre à Paul. Celui-ci fut sévère ; Jean-Marc était, devant ses yeux, un ouvrier indocile « qui n’était pas allé avec eux au travail[196] ». Le reprendre dans son équipe lui parut impossible.

[196] Actes XV, 37-39.

Plus d’un historien blâme l’Apôtre de son attitude intraitable. Comme si nous pouvions en évaluer les motifs ! Évidemment, un amour-propre autoritaire ne dicta point sa rigueur. Des principes étaient en jeu dans ce conflit ; sans quoi il eût aussitôt pardonné. Il se réconcilia plus tard avec Marc, et pressant Timothée de le rejoindre à Rome, il lui recommandait :