Je le rappelle ici dans une pensée d’exégète, non d’apologiste. Mais à quoi bon sous-entendre que je trouve en saint Paul la substance d’une foi qui est la mienne ?
Quand on aborde les origines du christianisme, on a toujours, d’avance, pris position. L’exégèse allemande est, dans son ensemble, partie d’une volonté nette d’avoir le dernier mot contre les Évangiles et l’orthodoxie. Renan, sous les démarches cauteleuses ou la froide ironie de sa critique, trahit l’impatience de blesser à mort le Dieu qu’il a renié. Ce n’est pas l’historien, mais l’idéaliste amoureux du néant qui, sur les visions de saint Paul, profère cette négation :
« Il n’a pas vu le Christ ; le Christ qui lui fait des révélations personnelles est son propre fantôme ; c’est lui-même qu’il écoute en croyant entendre Jésus[13]. »
[13] Saint Paul, p. 563.
Chez un Guignebert, un Loisy, le savant est sans cesse troublé par le fanatique. J’ai lu deux fois le commentaire de M. Loisy sur les Actes. Son effort m’évoqua ce que j’éprouvais, enfant, dans un presbytère de campagne où j’entendais, la nuit, des rats infatigables grignoter les bonnes poutres d’un grenier. M. Loisy est un grignoteur de textes, j’entends de textes sacrés ; s’il croit en arracher quelque brin, il est content. Sa critique s’agrippe aux difficultés ; celles qui existent ne lui suffisent pas. L’hypothèse d’une source honnête et sûre, altérée par un rédacteur, tantôt inepte, tantôt d’une incroyable astuce, ce nœud de subterfuges, de maladresses et de mensonges a l’air inventé par l’auteur d’un roman policier. Est-ce d’un historien ? L’ingénuité profonde et le sérieux des Livres saints, qu’en fait-il ?
M. Loisy, comme ses maîtres allemands, vit avec un spectre qui l’obsède : l’interpolation. Dès qu’un récit ressemble de très loin à un autre, il crie au doublet. Comme si le réel le plus réel n’était pas, à toutes les minutes, un recommencement !
Je n’en conclus point que le travail de l’exégèse négative soit demeuré stérile. En visant à ruiner l’autorité du Nouveau Testament, elle a enrichi la notion des milieux, nuancé l’apport des influences, élucidé les analogies des doctrines. Elle a travaillé, contre son attente, au profit de l’exégèse orthodoxe. Sans elle nous n’aurions pas eu des monuments comme la Théologie de saint Paul du P. Prat ou le Messianisme chez les Juifs du P. Lagrange ni ses commentaires sur l’épître aux Romains et l’épître aux Galates.
Mais cette critique, si fière d’elle-même, souffre d’une débilité dont elle ne veut pas guérir : elle dissocie, elle dissèque, elle ne construit pas. Entre ses mains, la forte unité du caractère de Paul se désagrège[14]. Il n’est plus qu’un syncrétiste, un assembleur, inconscient ou habile, d’éléments mystiques pris aux stoïciens, aux mystères, au culte de Mithra, à toutes les théosophies, aux gnoses qu’il traversa. Son christianisme devient un champignon fortuit poussé sur le sol décadent des religions antiques.
[14] Voir en particulier Norden, Agnôstos Theos ; Ramsay, The Cities of saint Paul ; Toussaint, l’Hellénisme et l’apôtre Paul.
Il est trop facile, en comparant les mystiques païennes à celle de saint Paul, de suggérer, avec des ressemblances de mots ou de rites, une confusion ; et, dans cette équivoque, les oppositions radicales s’évanouissent.