Au surplus, on oublie deux choses : un homme n’est point conduit, d’abord, par des idées ; il faut, pour l’expliquer, saisir le point vital de sa volonté, ne jamais perdre de vue sa race, son tempérament, les mœurs qui lui furent transmises. Quand on fait l’histoire d’un Juif, l’observation de ces traits s’impose plus stricte encore. Juster a montré[15] combien les Juifs dispersés à travers le monde romain, les Juifs de la Diaspora, se maintenaient jalousement séparatistes, s’isolant dans leurs ghettos, fidèles aux communes traditions.

[15] Voir son livre capital : les Juifs dans l’Empire romain.

Philon[16] reconnaissait les Israélites entêtés « à se faire tuer plutôt que de laisser toucher à aucun usage des anciens, convaincus qu’il en arriverait comme de ces édifices auxquels on arrache une pierre, et qui, tout en paraissant rester fermes, s’affaissent peu à peu et tombent en ruines ».

[16] Leg. 16.

Ils entretenaient, outre les synagogues, leurs écoles à eux, leurs bibliothèques, leurs tribunaux, leurs cimetières. S’ils portaient le costume romain, les Romains leur concédaient en privilège la perpétuité de leurs lois et coutumes. Un Juif, comme Josèphe, rallié aux vainqueurs, confondu d’admiration devant eux, s’adaptait, mais ne changeait pas[17].

[17] Voir sa vie racontée par lui-même, et ce qu’il dit de son éducation.

De plus, pour helléniser Paul à tout prix, on récuse les témoignages des Actes, on récuse le sien. On prête à cet esprit loyal et perspicace d’indignes artifices ou des illusions puériles. S’il parle d’une révélation directe, c’est pourtant qu’il en avait l’évidence irréfutable. Sur la vie du Christ et ses enseignements il tint des Apôtres, il propagea intact ce qui lui fut transmis. A Damas, à Antioche, à Rome il trouva des chrétientés formées par d’autres, et où son langage théologique fut accepté, compris. Une tradition liait déjà ces églises primitives ; d’où venait-elle, sinon de l’Église palestinienne, d’un milieu nativement juif ?

En somme, quoi qu’on fasse, les textes des Épîtres, le récit des Actes, garderont plus de poids que les systèmes éphémères des philologues ; et les historiens s’appuieront toujours sur ces documents dont la structure se maintient inébranlée.

Jusqu’à la fin des temps, le conflit persistera entre ceux qui, racontant des faits où le surnaturel joue son jeu nécessaire, l’introduiront dans la trame de leur exégèse, et les autres qui auront assujetti l’interprétation d’événements surnaturels à ce postulat : le surnaturel n’existe pas.

Mais l’avantage des premiers, pour ne les considérer qu’en historien, c’est qu’ils s’établissent dans l’axe des croyances où vécurent leurs personnages ; tandis que les sceptiques sont en contradiction perpétuelle avec les âmes de héros croyants. On pénètre mal, Renan l’avouait, ce qu’on n’aime point, ce qu’on réprouve comme faux.