Renan, historien de saint Paul, n’a pas échappé à cette incompréhension. « Le vilain petit Juif » l’étonne et le rebute ; il lui en veut d’avoir imposé au monde le mensonge chrétien ; il le juge raide, cassant. Étrange façon de méconnaître la souplesse pratique d’un homme qui déclarait tout au contraire :
« Je me suis fait Juif avec les Juifs pour gagner les Juifs ; infirme avec les infirmes pour gagner les infirmes… Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous[18]. »
[18] I Cor. IX, 20-22.
Il a peine à lui pardonner son mépris des faux sages, et le méprise à son tour, sous prétexte qu’il a nié la science, qu’étant un homme d’action il est « un faible artiste ».
Pour saint Paul, évidemment, ni la science ni l’art ne sont au plan suprême. Il savait beaucoup, et la raillerie de Festus : « Tu as trop lu, Paul ; cela te rend fou[19] », suffirait à prouver que l’étendue de ses connaissances éblouissait même des Romains cultivés. Mais l’unique science dont il faisait cas, c’était de connaître Jésus mis en croix. Comme tous les Juifs, il se méfiait des statues et des peintures, instruments d’idolâtrie. Mais il demeurait sensible à la beauté du corps humain ; il magnifiait l’harmonie de la tête et des membres, image du Christ, animateur et chef de l’universelle Communion. Il aimait les fortes bâtisses ; nulle figure ne lui plaisait autant que celle d’une maison, d’un temple bien construits ; et il se comparait à un bon architecte « assurant des fondations[20] ». Il avait le goût de la musique sacrée, l’encourageait[21]. Qu’il soit un poète admirable, personne, après l’avoir lu, n’oserait le contester. Norden a même relevé dans les Épîtres des suites rythmées comme des morceaux de poèmes. Certaines doxologies s’amplifient pareilles à des hymnes. Enfin, c’est Paul qui a donné à l’art moderne la semence d’immortalité :
[19] Actes XXVI, 24.
[20] I Cor. III, 10.
[21] Éphés. V, 19.
« Nous voyons toutes choses dans un miroir, en énigme[22]. »
[22] I Cor. XIII, 12.