—Ah! c'est vrai. Tu sais cela? Je l'ai retrouvée, heureusement, au détour d'une allée. La voici.

Et elle la lui montre. Elle en a une autre au doigt. Une autre!

D'abord, il ne comprend pas. Hébété, il la laisse regagner, sa chambre, s'en aller…. Et voilà que, d'un coup, tout le drame s'éclaire.

La grotte de la serre, le banc sous lequel a roulé la bague, ce départ désespéré de Jacques…. Il l'aimait encore. C'était pour elle qu'il venait presque tous les jours…. Oui, c'est cela; il a obtenu un rendez-vous d'adieux, le premier et le dernier, moyen infaillible…. Elle y est venue, parce qu'elle est très bonne; elle s'est défendue, mais l'homme est le plus fort … il l'a étourdie, il l'a prise … comment? La bague perdue le révèle: par violence…. Un demi-viol!…

Et alors, comme elle ne la retrouvait pas, la bague, il a bien fallu la remplacer…. C'était facile, toutes les alliances se ressemblent…. Le temps de faire graver chez un bijoutier leurs deux noms réunis: Léon-Irène, et la date du mariage: 12 avril 1900, voilà. Et elle peut dire ainsi qu'elle n'a rien perdu dans la serre,—non, rien, en effet, excepté la vie de deux hommes.

Des bateaux de transit pour l'Amérique; il en part tous les jours de la semaine. Vite, à la gare du Havre, il a le temps d'arriver au train. Mais il allait oublier son revolver pour tuer l'infâme, à bout portant, dans l'oreille, comme un chien enragé qu'on abat. L'arme est dans sa chambre, là-haut; il monte la prendre. Il s'arrête à la porte et il écoute…. Ce sont des sanglots, des cris étouffés, le bruit d'une douleur immense!… Non, Irène n'est pas coupable. Le misérable l'a prise, cosaquée…. C'est évident.

Et puis, quand même elle le serait, coupable? Il l'aime,—qu'on explique cela, jamais il ne l'a aimée davantage, ni autant, la malheureuse.

Il redescend, sans revolver, dans le jardin; il y tourne et vire, marchant sur les plates-bandes, butant aux arbres, pareil à un aveugle égaré en forêt, et son tourment se mêle à celui qu'elle endure, qu'elle doit endurer, de se douter qu'il doute d'elle. Que craint-elle de lui en ce moment? Qu'il la tue? Tuer Irène, Léon! C'est absurde, voyons! Le divorce?… Il ne l'aurait plus alors, on les séparerait?… Vivre sans la voir, l'entendre, l'embrasser? Cette conception lui échappe. Qu'est-ce que cela prouve, en somme, une bague perdue et remplacée? Rien. Si, tout! Et puis, après? Quand il aura supprimé Jacques, en sera-t-il plus mort qu'il ne l'est pour elle, et disparu pour lui, dans ce nouveau monde où il s'efface avec le steamer et sa fumée fuligineuse? Car il y a encore ceci: que Noirot pouvait ne pas retrouver la bague ou ne pas la lui remettre, et que, par conséquent, rien ne serait arrivé de ce qui arrive, par hasard. Il suffirait que cela n'eût pas eu lieu.

Eh bien, cela n'aura pas eu lieu. Le père Noirot est vieux, atteint de la goutte, et il rêve d'aller mourir dans son pays, en Provence. On l'y enverra, sous un prétexte, avec une petite rente viagère, et le fait de la bague sera biffé des contingences avec la preuve, la seule, de ce qu'il prouve.

Quant au reste … tant pis. C'est peut-être d'un lâche? Mais l'affaire est entre lui et sa conscience. Il aime Irène et il ne veut pas qu'elle souffre. Elle doit être absoute, puisqu'elle est belle. Oh! ces cris, cette lamentation derrière la porte! Non, non et non, et va pour un lâche. Il sera ce lâche. Et que tout se taise dans son âme brisée. Amen!