Huit jours après, le père Noirot, remercié, s'en retournait à Grasse pour y exhaler son âme au milieu des violettes et comme elles. La vie avait recommencé de couler paisiblement à la villa Rainville entre ces deux pauvres êtres que rongeait un commun secret qu'ils s'aidaient à garder l'un vis-à-vis de l'autre, comme des complices. Car Irène aimait son mari; celui-ci avait deviné juste: elle n'avait succombé qu'à la force mâle de «l'antagoniste» doublée du désir impérieux, loi des sexes à laquelle les héroïnes de la vertu ne se soustraient que par la mort ou le meurtre. Puis le temps fit son oeuvre, lente et sûre, et Irène oublia Jacques. Quant au mari, il était heureux, lâchement, et on ne l'est qu'ainsi peut-être.
Le 12 avril dernier, anniversaire toujours béni de leur mariage, au moment où, parmi les gerbes et les bouquets, Irène conduisait à table ses douze convives, parents et amis, une auto s'arrêta à la porte de la villa et un homme en descendit, qui, allègrement et d'un pas familier aux autres, vint droit au pavillon. C'était le treizième du festin.
—Jacques!…
Et Léon courut au vieil ami et lui ouvrit les bras.
—Toi! toi! quelle bonne surprise, et aujourd'hui encore!… Un 12 avril, notre fête!…
—On en revient donc, d'Amérique? avait jeté Irène les lèvres serrées, mais sans émotion apparente et en lui tendant la main gauche qu'il retint dans un shake hand.
—Vous voyez, madame, même au bout de sept ans d'absence.
Dans cette pression de mains, il avait senti la bague et il comprit ainsi qu'elle l'avait retrouvée.
Aucun des hôtes n'était superstitieux et ne croyait au fatidisme des nombres, sauf Léon, qui en avait toujours confessé la crainte; il l'avait d'enfance. A ses yeux, il était écrit que, selon la Cène évangélique, l'un des convives d'une table qui en assemble treize est marqué de mort. Au grand étonnement d'Irène, il s'égaya lui-même de sa crédulité et fit ajouter le couvert de Jacques à côté de sa femme même. On dîna treize.
La rentrée en France de l'expatrié n'était que passagère. Il venait chercher à Paris ses papiers de famille et régler ses affaires pour se marier. Il comptait se fixer au Canada, avec la famille de sa future, jeune fille charmante de Québec, et qui, d'après la photographie qu'il en montra, ressemblait comme une soeur à Mme Rainville.