—Voici. D'abord tu connais la phrase, n'est-ce pas, la fameuse phrase: la phrase historique?…
—La garde meurt….
—C'est ça. Moi, je ne l'ai pas entendue, quoique je fusse à côté de lui, dans le carré, qui fut un triangle, entre parenthèse. Mais elle est authentique, quoique, à Londres, on la mît en doute lorsque nous arrivâmes. On la discutait partout, dans la plus haute société, et il y suscitait le dénigrement bien naturel de nos vainqueurs. Rien d'aussi beau dans l'antiquité, disaient les uns, ni dans Corneille, ni même dans les Bulletins de la Grande Armée; il ne l'a pas dite, assuraient les autres. Le général était très embêté du débat, on n'a su pourquoi que plus tard. La vérité, si tu veux la connaître tout de suite, c'est que ça ronflait terriblement dans le triangle.
«—Peyrot, qu'il me faisait à l'oreille, est-ce que tu te souviens de quelque chose?
«—Moi, non, mon général; mais ça ne prouve rien, d'abord parce que je ne suis que lieutenant, et ensuite parce que, sur le moment, ça vous a peut-être échappé tout de même!
«—Au milieu de ce boucan?… tu m'étonnes!
«—Bah!… laissez-le croire … pour l'Empereur!
«A notre arrivée à Londres, les plus grandes familles du pays s'étaient arraché nos vieilles peaux trouées pour les recoudre, bien entendu, car c'est ça, la guerre, et, quand c'est fini, on s'adore. Nous avions été enlevés par une aristocrate qui, au mérite d'être belle comme le jour, unissait la vertu d'être veuve. Elle nous faisait soigner dans son hôtel même sans regarder à la dépense. Et les petits plats, et les bons vins, et le linge blanc, et tout! J'en avais, tu penses bien, mon compte. J'ai été pansé là par des mains où il y avait des bagues comme j'en souhaite à ta promise! Mais, pour le général, c'était de la dorlotation! La patronne vivait quasiment au pied de son lit. Elle ne le quittait que le temps d'aller se coiffer, parce qu'elle avait des cheveux comme une meule, en or de soleil, qu'aucun peigne ne pouvait retenir. Enfin, nous guérissions, guérissions tout le temps dans la ouate.
«J'avais remarqué—car on a des yeux pour voir, c'est même fait pour cet usage—que mon supérieur louchait un peu vers la toison d'or. C'était encore de son âge, il n'avait que quarante-cinq ans, en 1815, étant né à Nantes dans les environs de 1770, comme moi, à six mois près. Son avancement lui venait de sa valeur. Moi, je suis de Limoges, pour ta gouverne. Je l'avais eu d'abord pour chef en Vendée, où nous apprenions le métier; puis sous Masséna, à Zurich, de là à Iéna, et la suite. On ne s'est plus quittés; qui voyait Peyrot voyait Cambronne et vice versa. C'est pour te dire si je le possédais par coeur! Au retour de l'île d'Elbe, par anecdocte, il m'avait fait un signe par-dessus la mer: «Psitt, Peyrot», et j'étais là, au débarquement. On revint à Paris ensemble, derrière l'aigle. Ça devait finir en Belgique. Enfin, petit, à la réserve du grade, des frères qui n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre. Aussi tu juges de mes tribulations quand je le vis se prendre d'heure en heure, comme un conscrit, dans la tignasse de l'Anglaise. Mais je n'aurais jamais cru ça, non, jamais je n'aurais cru….
«Nous ne tardâmes pas à être debout l'un et l'autre et prêts à recommencer. Mais, outre qu'il n'y avait plus d'empereur, nous étions bel et bien prisonniers de guerre, et par conséquent forcés de moisir en Angleterre. Je me mis à donner des leçons de limousin, d'où le français dérive, et le général resta campé chez la belle hôtesse, qui ne voulut pas le laisser partir. Il se laissa faire violence et, au bout d'un mois, il filait quenouille à ses pieds. Tu sauras un jour, mon garçon, ce qu'une jolie blonde peut faire d'un grenadier. Il n'y a plus d'empereur, il n'y a plus de France, il ne reste qu'un pauvre bougre au bout d'un fil, comme un chien, derrière une jupe. Elle en obtenait ce qu'elle voulait d'un sourire, rien qu'en se cardant devant lui, et tout, te dis-je, excepté cependant une chose, à savoir qu'il lui parlât de Waterloo.