—On verrait donc au Salon des Venises signées Lazoche! Vous n'y pensez pas! Mais alors, malheureux que vous êtes, qu'est-ce qui prouverait désormais que toutes les Venises sont de Ziem?
—Je ne comprends pas!
—Ah! vous ne comprenez pas? Eh bien! sachez, monsieur, qu'il est urgent pour l'écoulement de vos produits dans l'intérêt de notre industrie, que toutes les Venises que l'on fait et surtout les vôtres soient éternellement de Ziem! Comprenez-vous maintenant?
—Oui, fit Lazoche, trop bien et trop tard! Je faisais là un joli métier, miséricorde!
Et il sortit en enfonçant son chapeau avec un tremblement. De ce jour, il renonça aux Venises anonymes.
Pour apprécier l'héroïsme du sacrifice, il faut savoir que Lazoche n'avait pas, non seulement d'autre ressource, mais d'autre talent, et que le pauvre garçon était marié. Cette atroce fabrication lui avait faussé l'oeil et la main au point qu'il n'était pas bien sûr lui-même de pouvoir copier proprement un pot, une carotte ou un bâton de chaise. Le peu qu'il y avait en lui d'artiste s'était noyé dans l'indigo du Grand Canal et le vermillon du Palais des Doges. Il s'en plaignait tristement à ce farceur de Saintonge, le jour même de sa mésaventure, au dîner mensuel de la société.
—Qu'est-ce que je vais faire maintenant?
—Mon cher, on a attribué pendant cent ans et on attribue encore, à dire d'expert, tous les tableaux de Guardi au Canaletti. Qu'est-ce que ça te fait d'être pris pour Ziem, je te demande un peu!
—Mais c'est Ziem qu'on prend pour moi. Ça, je ne veux pas!
—Pourquoi, alors, ne tenterais-tu pas de l'orientalisme? Là, tu ne feras du tort à personne et les chameaux sont à tout le monde.