—Je ne sais pas faire les chameaux.

—J'ai pourtant vu de toi des gondoles!… Tu t'exagères les différences. Les chameaux ou les gondoles!… Tiens, c'est à peu près la même forme!

Et Saintonge, avec un bout de crayon essayait de démontrer sur le mur cette absurdité désolée.

Nous avons dit que Lazoche était marié: sa femme et lui formaient bien le ménage le plus extravagant de toute la bohème ternoise. L'atelier leur servait à la fois de salon, de salle à manger, de cabinet de toilette, de cuisine et de toute salle imaginable. C'était un labyrinthe dont Lazoche seul connaissait les détours, inextricables pour tout autre.

A onze heures, Lazoche donnait un tour de clef à l'atelier et s'en allait chercher le déjeuner, invariablement composé de deux petits pains, d'un litre de vin, d'une tranche de galantine truffée, d'un cornet de crevettes et d'un morceau de brie que l'on mangeait sur le coin de la table, au milieu des tubes de couleurs, dans les papiers mêmes qui les avaient enveloppés. Cela évite de laver les assiettes et, comme disait Mme Lazoche, l'aria de se mettre en cuisine. Le reste du café de la veille, réchauffé sur le poêle, complétait le repas, repas de paresseux s'il en fut. Dans la journée, Lazoche confectionnait ses Venises et Mme Lazoche s'habillait: cela durait jusqu'à cinq heures. Lasse, molle et traînante, elle allait d'un coin à l'autre en bâillant, s'allongeant ici sur le canapé, oisive, puis s'accoudant à la fenêtre et regardant dans la rue sans voir, une heure entière; enfin, elle s'asseyait devant le miroir et commençait à se démêler lentement, coiffait son poing de petits bonnets, jouait avec le chat, perdait le temps de toutes les manières, jusqu'à ce que le jour tombât. Alors, elle se ficelait à la hâte et descendait aux provisions; une fois dehors, elle recommençait à flâner aux devantures de magasins, à lire les affiches de théâtre, à promener son indolence, et elle rentrait toujours trop tard pour faire le dîner qu'elle improvisait. La seule chose qui la secouât un peu de sa torpeur, c'était un billet de spectacle pour le soir, car elle raffolait du théâtre.

Le pauvre Lazoche adorait cette marmotte, et l'idée de la voir privée de son bain matinal, par exemple, l'épouvantait plus que la misère pour lui-même. D'ailleurs, un secret instinct l'avertissait que cette femme tenait plus au bien-être qu'à l'amour; il sentait qu'elle ne résisterait pas au moindre changement dans ses habitudes et qu'elle avait la fainéantise dans le sang.

Il avoua un jour à Saintonge, atterré, qu'il se félicitait de ne pas avoir d'enfants de sa femme, bien qu'il en eût désiré ardemment, tant il craignait que la maternité fût mortelle à ce tempérament de harem.

Il fallait donc aviser à trouver quelque autre métier. Confectionner de nouveau des Venises de contrefaçon qui le rendaient complice d'un vol véritable, il ne put s'y décider. Selon le conseil de Saintonge, il tenta de l'orientalisme; mais aucun marchand ne voulut de ses chameaux, même sans signature: on les trouvait, poliment, trop personnels. Alors, il fit des fleurs, mais quelles fleurs, grand Dieu! Les plus indulgents les prenaient pour des feux d'artifice. Un marchand lui écrivait: «J'ai attentivement regardé le bouquet que vous m'avez envoyé; c'est sans doute le bouquet du 14 Juillet que vous avez voulu représenter. Croyez-en, monsieur, ma vieille expérience; il est des choses que la peinture ne peut pas rendre; les feux d'artifice et les feux de peloton sont de ce nombre. J'ai l'honneur de vous saluer.»

Enfin, le hasard vint en aide au déplorable Lazoche, et lui fit découvrir à la fois sa voie artistique et la fortune. Un matin, on heurta à sa porte.

Lazoche, qui n'attendait personne et auquel son concierge ne montait jamais ses lettres, hésita d'abord à ouvrir, craignant ce que les bohèmes appellent, depuis Pyrrhus, une tuile.