La matinée était radieuse. Dans l'air frais et limpide, le paysage se découpait en relief comme une broderie japonaise. Des chapelets d'oiseaux s'égrenaient sur les bois, et tous les villages de la vallée semblaient submergés par le débordement des moissons encore vertes. Sur le pas des chaumières, des marmots barbouillés de beurre saluaient l'excellent chevalier, sans quitter leurs tartines mordues, tandis que Turc, riant comme un fou, poursuivait les canes jusqu'aux bords des mares et les forçait de s'y réfugier. Ce après quoi il revenait à son ami, tournait autour de lui, d'abord par devant et ensuite par derrière, et puis filait comme une flèche et disparaissait dans les blés.

—N'est-il pas bien extraordinaire, songeait le chevalier en frappant la route avec sa canne, qu'à mon âge je sois encore sujet à de telles entreprises! Bon Dieu! qu'on a de peine à garder ici-bas sa liberté. Si j'étais jeune et élégant comme Turc, passe encore! Mais à cinquante-quatre ans inspirer des passions, n'est-ce pas bien mélancolique! Mme de Vilanel est une aimable personne, je ne saurais le contester. Elle joue admirablement de l'épinette et je l'ai vue broder sur tulle de façon à dépiter Arachné. D'ailleurs, elle ne manque ni d'esprit ni d'instruction et son caractère est des plus doux. Ah! si nous nous étions connus il y a vingt ans! D'autant plus qu'à cette époque Turc n'existait pas encore. N'est-ce pas, mon ami, il y a vingt ans, tu n'existais pas encore? Mais qu'as-tu donc entre les dents?… Dieu me damne, c'est une hirondelle!

Et le chevalier, ouvrant la gueule de Turc, y recueillit, en effet, une pauvre hirondelle, demi-morte, que le gredin avait happée au vol. Fort ému, M. de Frileuse prit un air sévère:

—Monsieur, fit-il, il est des tours d'adresse auxquels je refuse mon admiration. N'espérez pas que je vous complimente. L'hirondelle est un oiseau sacré. Sacra avis!

Et après avoir réchauffé l'oiseau dans son gilet, il le posa sur un toit de cabane et continua son chemin. Turc suivait, l'oreille basse, la queue entre les jambes, très penaud, c'est incontestable.

—J'ai peut-être été un peu dur pour Turc, songeait le chevalier. Le sort de cette hirondelle est assurément un présage de celui qui m'attend au château de Vilanel. Turc n'était que le truchement de la Providence. Allons, viens, fit-il, je te pardonne. Mais, vois-tu, je ne suis pas aujourd'hui dans mon assiette ordinaire.

A ces paroles, Turc se mit à sauter en poussant des gémissements de joie jusque sur la poitrine du chevalier.

—Mais non, mais non! tu l'entends mal, lui criait celui-ci en riant. Tu fais pour m'attendrir des jeux de mots atroces. Assiette est là pris au figuré et non pas dans le sens que tu désires.

Tout à coup Turc dressa les oreilles. Une cloche venait de sonner parmi les arbres, qui annonçait le voisinage du château.

—Tu le vois, je suis attendu. C'est la cloche du déjeuner. Tous les ans, à pareille date, mon couvert est mis là, chez cette excellente comtesse de Vilanel. On attente à ma liberté par des mets succulents; on met ma raison à l'épreuve de la truffe. Tu as bien raison d'aboyer, car qui sait si ce beau soleil ne doit pas éclairer ma défaite? Quant à toi, mon pauvre camarade, je ne puis te présenter à la comtesse à cause des fameux tapis dont je t'ai parlé. Mais le pays est très joli, rempli de sites charmants et de points de vue dignes du pinceau de l'abbé Delille. Promène-toi et reviens me prendre à trois heures. Tu trouveras certainement dans le village une auberge sortable, et peut-être feras-tu quelques honorables connaissances.