Turc s'élança dans le pays, tandis que le chevalier sonnait à la grille du château.

Sur le perron enguirlandé de fleurs nouvelles, en fort bel apparat et entourée de tout son domestique, Mme de Vilanel attendait son chevalier.

Elle était habillée du vert le plus tendre et le plus significatif, et, au milieu du renouveau des bois et des prairies, elle semblait quelque Flore un peu mûre. Les épaules nues, mais dignes de l'être, émergeaient d'un cadre de dentelles noires et frissonnaient d'aise aux hardiesses des Zéphyrs. Elle avait à la main un mouchoir brodé, et, un peu serrée dans son corsage, se tenait droite et immobile dans une pose pleine de prestance.

Dire de Mme de Vilanel qu'elle avait été très belle eût été pour le moins de la mauvaise foi, car elle l'était encore assurément. Ses yeux étaient restés ceux de la jeunesse, purs et candides, deux pervenches, auraient dit les poètes de ce temps-là, et sa bouche mignonne et rose avait gardé la forme d'un sourire. Une inaltérable bonté resplendissait dans tout cet aimable visage, et il fallait l'entêtement du chevalier pour avoir résisté dix ans à l'amour de la pauvre comtesse.

Car elle l'aimait, cela va sans dire; mais elle l'aimait depuis dix ans, ce qui appelle une explication.

L'année même de son veuvage, c'est-à-dire dix ans auparavant, Mme de Vilanel, qui n'en avouait que trente-deux alors, avait fait la rencontre du beau chevalier, lequel n'en comptait que quarante-quatre, et depuis cette rencontre elle avait déclaré qu'elle ne se remarrierait plus.

Mais contre ce pauvre serment de veuve, Amour et Hasard avaient ligué leurs coups, tant et si bien qu'à la troisième visite qu'il lui rendit, M. de Frileuse comprit qu'elle en voulait à sa liberté. Touché cependant de la naïveté du sentiment tendre qu'il inspirait, il crut devoir à son honneur de s'expliquer avec la comtesse et, lui prenant doucement la main, il lui avait parlé de la sorte:

—L'illusion, noble dame, habite vos yeux charmants. Écoutez-moi: je suis bon tout au plus à faire un ami passable, Dieu m'ayant créé vieux garçon pour l'éternité. Le célibat est pour moi non seulement une vocation violente, mais une condition même d'existence. Il est des gens qui naissent «quatrième au whist» et je suis de ces gens-là. J'ai des manies coriaces, des habitudes de chat-huant, sans parler de mon caractère qui m'est parfois insupportable à moi-même. Joignez à cela une aversion folle pour tout ce qui est indissoluble et jugez si je puis être pour vous l'époux rêvé!

Et Mme de Vilanel, souriant tristement, lui avait répondu:

—J'attendrai!