—C'est moi, je t'aime toujours, je suis riche, j'ai ta parole, viens, ma femme!

Et il tomba à ses pieds, balbutiant, à demi évanoui d'amour, comme l'exilé tombe sur le sol de la patrie rendue. Mais elle s'était jetée sur le timbre d'appel.

—Alors, tu fais les poitrinaires, toi? cingla-t-elle.

Et s'adressant à deux laquais survenus:

—F…tez-moi cette crapule dehors.

Ils le ramassèrent le lendemain matin sur le paillasson de l'honnête créature, avec deux trous dans la tête.

IV

LE BATEAU DE FLEURS

C'était un yacht, un joli yacht appelé le Coromandel. D'où lui venait ce nom hindoustan, je l'ignore. Rien ne ressemblait moins en effet à ces naïves pirogues, les «schelingues», carènes de cuir et d'écorce cousues de filasse de cocotier, sur lesquelles on aborde en rade de Madras, à travers trois barres terribles d'écume hurlante; car, non seulement le Coromandel était une merveille de construction nautique, mais encore il ne tenait même pas l'eau en rivière, et il dormait, inutile et dérisoire, dans notre doux port d'Asnières-sur-Seine.

Or, ledit Coromandel avait bel et bien coûté les cent mille francs à son propriétaire, jeune armateur de fantaisie surpris en pleine bohème par le gros lot d'un héritage colossal, et décidé à se payer en un seul coup tous les plaisirs dont il avait été sevré pendant les années d'apprentissage. Charpenté en bois rares et exotiques, reluisant de cuivreries miroitantes et aménagé pour les longs voyages, il était tapissé de délicieuses lices mythologiques, meublé de pièces de haute ébénisterie d'art et muni d'une artillerie culinaire propre aux plus rudes combats de gueule. Et le fond de cale s'y lestait d'une provende de ces bouteilles à tête d'argent, qui sont la gloire de la Champagne. Pourtant, il demeurait amarré, le joli yacht, au port pacifique d'Asnières, sans équipage, sans pilote ni capitaine, et comparable au petit navire de la chanson, qui n'avait jamais navigué.