Eh bien, je lui réponds, cela ne vous regarde pas. Tout cela, ce n'était pas naturel. Il y a longtemps qu'on manigance ça.

Tel est le résumé de nos longues conversations avec L… Les indications les plus importantes que nous y ayons trouvées au point de vue de nos recherches sont confirmées par des indications semblables que nous relevons dans l'examen attentif, et fait au point de vue médical, des documents du dossier.

Voici, en effet, ce qui ressort pour nous de cet examen: c'est que L… nourrissait depuis longtemps une haine profonde contre M… Mais les motifs de cette haine sont insensés, ils sont éclos de toutes pièces, pour ainsi dire, dans une tête faible, chez un homme d'une intelligence au-dessous de la moyenne, et qui, dans une petite ville, où l'on est volontiers indulgent pour un individu aisé, passe pour un faible d'esprit, dont la conversation est nulle, les idées souvent décousues.

Calme, sans excitation d'aucune sorte, L… reste inoffensif; mais qu'à certains moments l'idée lui soit venue de se venger de M… qu'il accuse de le tromper, cela ne saurait faire doute pour nous. Cependant de la conception à l'exécution il y avait loin, et nous ne pensons pas que cette résolution ait été le motif réel du départ de L… pour Paris. Une fois en présence de M…, il s'est passé dans son esprit ce qui se passe dans l'esprit de tous les délirants persécutés: L…, après une longue période de calme apparent, de vague, d'incertitude, a été poussé au meurtre par un mot, un regard, un geste, qui, en le confirmant dans les soupçons dont il était poursuivi depuis longtemps, ont tout à coup fait éclater la détermination homicide.

Cet acte était donc préparé, et il a été accompli sous l'influence d'une surexcitation cérébrale momentanément plus intense; il peut être directement rattaché à une disposition morbide antérieure, qui est restée, peut-être à l'état latent, ne donnant lieu qu'à des manifestations dans le langage, dans le tenue, dont la cause était inconnue; et cependant ces manifestations étaient assez caractéristiques pour que, dans le pays qu'habitait L… elles aient été remarquées et lui aient valu la réputation d'un homme dont la tête était faible, d'un homme sujet à des emportements et dont les idées étaient souvent décousues.

Voici les pièces que nous croyons devoir reproduire; elles nous ont semblé n'avoir pas moins d'intérêt que les réponses même de L…

«Nous, brigadier de gendarmerie, nous sommes rendu au domicile du sieur L…, où nous avons trouvé sa femme, qui nous a fait la déclaration suivante:

«Le 5 octobre dernier, mon mari est parti pour Paris, pour tâcher de régler des comptes avec un nommé M…, son associé, lesquels nous ne pouvions depuis longtemps régler à cause du mauvais vouloir continuel dudit M…, quand, le 7 ou le 8, j'appris par les journaux le crime qu'avait commis mon mari. Je vous déclare que j'ignore complètement ce qui s'est passé et qu'au moment du départ de mon mari il n'avait contre M… aucune idée de lui faire du mal; mais il a la tête si faible que depuis longtemps je crains de sa part un suicide; il me parle souvent de se tuer

«Quant aux autres renseignements que nous avons pu obtenir auprès des personnes notables du pays qui connaissent le sieur L… depuis son arrivée dans la commune, on s'accorde à dire qu'il vivait d'une manière très-sobre, ne fréquentant intimement personne et n'entrant jamais dans les lieux publics, ne s'occupant que de la pêche.

«Il résulte de notre enquête, qui a été très-minutieuse, que nous n'avons pu trouver une seule personne ayant entendu L… tenir contre son associé des propos menaçants. Une seule personne n'a pas pu non plus dire si L… portait ou avait porté sur lui un couteau poignard.