Quand nous l'abordons, il nous fait un accueil qui dénote une vive irritation; il récrimine amèrement contre les mauvais traitements dont il est l'objet: «Pourquoi ne me juge-t-on pas? Eh bien! oui, je l'ai tuée; si je suis coupable, qu'on me condamne, mais pourquoi vouloir m'ouvrir le ventre? Je sais bien que c'est pour ce soir; j'ai entendu aujourd'hui le directeur qui le disait; les gardiens chuchotaient entre eux, quand ils passaient devant ma cellule; je sais bien ce qu'ils disent; d'ailleurs, dimanche j'ai bien vu leurs épées qui étaient derrière la porte; qu'on en finisse donc!» Ce jour-là, les craintes d'empoisonnement ne semblent plus le préoccuper; il ne nous dit plus que le tabac lui fait mal à la tête, que les aliments lui collent les intestins; il ne pense plus qu'au supplice qu'il doit subir le soir, et nous le quittons sans avoir réussi à le rassurer.

Ce long exposé était nécessaire pour bien faire connaître D…; nous allons maintenant l'analyser pour en déduire ensuite nos conclusions.

D… a toujours été d'un caractère triste et peu expansif; dès sa jeunesse, il songeait à gagner de l'argent et à en amasser; il travaillait beaucoup et dépensait le moins possible; un témoin a dit qu'il était le bourreau de son corps. Malgré son ardeur au travail, et sa stricte économie, il n'a pas fait fortune, il vivait avec peine, et presque jamais il n'a recueilli de résultats de ses efforts. Une seule fois il a réalisé quelques bénéfices; c'est pendant qu'il exploitait, sans sa femme, un petit commerce de pâtisserie, dans lequel il n'était aidé que par une servante. Ce fait, qui était assurément de pur hasard, l'a confirmé dans l'opinion qu'il semble avoir eue dès le commencement de son mariage, que sa femme n'était pas aussi économe qu'elle aurait dû l'être. Il n'avait pas attendu jusque là pour lui marquer son mécontentement par ses reproches et ses violences; mais après, il se montra encore plus irrité et plus injuste. Déjà cependant, à l'époque où elle était grosse pour la seconde fois, il lui avait laissé entendre qu'il n'était peut-être pas le père de l'enfant qu'elle portait; il témoignait ainsi de ses sentiments de jalousie insensée, et de son ennui du surcroît de dépenses qu'entraînerait un second enfant; c'est ici que nous trouvons la première manifestation de conceptions délirantes, engendrées par des préoccupations d'avarice, poussées jusqu'à l'obsession.

Pendant quelques années, D… se maintient sans se montrer ni plus déraisonnable, ni plus violent, mais ayant toujours au fond de son coeur et dans son esprit les mêmes ressentiments et les mêmes convictions erronées. Le ménage vient s'établir à Boulogne, les choses vont d'abord assez bien, mais bientôt, au contraire, la situation s'aggrave; D… se montre plus sombre, plus méfiant, il se met à boire de l'absinthe, et il en arrive à un état presque constant de surexcitation et de colère; il perd le sommeil, n'a presque plus d'empire sur lui-même, et n'est plus maître de contenir l'expression des inquiétudes et des frayeurs qui l'obsèdent; il accable sa femme des reproches les plus outrageants; il l'accuse de le tromper, il le proclame, il va se plaindre à l'autorité, il colporte les prétendues preuves de son déshonneur, et enfin, apparaissent les idées d'empoisonnement. Un jour, on lui sert un morceau de porc, qui n'était peut-être pas très-frais; il y trouve un goût particulier; il ne le mange pas; sa femme jette l'os aux ordures dans la rue; la pensée lui vient que si elle n'a pas gardé cet os pour le vendre avec les autres, c'est qu'elle a voulu se défaire d'une pièce à conviction.

Sa femme, inquiète des maux de tête de son mari, de ses insomnies, de ses malaises, appelle un médecin; celui-ci prescrit des pilules et une potion; D… se trouve plus souffrant après avoir pris les pilules et la potion, il en conclut que le médecin est de complicité avec sa femme pour l'empoisonner.

Ne voyant autour de lui que des ennemis, ne trouvant d'assistance auprès de personne, D… pense à s'adresser à sa mère, et, sans en rien dire, il se rend auprès d'elle, et lui raconte ses malheurs. La mère accueille, probablement avec incrédulité, ses confidences; il revient à Compiègne, il y rencontre sa nièce qui y demeure; elle lui offre à déjeuner; quoi de plus naturel? Il n'accepte qu'un verre de bière; on sonne pour le départ du train; il n'a que juste le temps de monter en wagon; sa nièce le presse d'achever son verre, lui dit qu'elle paiera, et il la quitte. À peine en chemin de fer, il ressent des malaises: il se croit empoisonné; c'est la bière qu'il a bue; en effet, il se rappelle qu'il y avait comme des graines qui sautaient dans la bière; c'est sa femme qui a écrit à sa nièce de lui donner quelque chose qui lui fasse du mal; de retour à Paris, il avale plusieurs tasses de lait; arrivé chez lui, il s'informe, cherche à découvrir des preuves de la vérité qu'il soupçonne; il est très-agité; il passe la nuit à se soigner; il entend et il voit devant sa maison des individus armés qui le guettent pour le tuer; il veut les faire arrêter; le matin il se sauve de chez lui, va se réfugier dans un hôtel, où il continue à prendre des lavements et à s'appliquer des cataplasmes; enfin, après une démarche chez le commissaire, il revient chez lui et se couche; sa femme se présente, lui dit qu'elle part pour Vincennes, et saisi d'un accès de fureur, convaincu qu'elle va à un rendez-vous, ou qu'elle ne veut pas assister à sa mort, il se précipite sur elle et l'égorge.

Le meurtre accompli, la crise est momentanément épuisée, il reste calme et insouciant, se met à fumer, et se laisse arrêter, sans chercher à se disculper, donnant lui-même tous les détails, indiquant le rasoir dont il s'est servi, n'exprimant aucun regret, disant au contraire que si c'était à recommencer il le referait, et montrant ainsi sa conviction qu'il avait usé du droit de légitime défense. Ce n'est que le lendemain que, reposé par un sommeil paisible, n'éprouvant plus de malaise, ni de douleur, voyant par conséquent qu'il n'est pas empoisonné, il exprime le regret d'avoir tué sa femme.

À Mazas, nous le trouvons préoccupé des mêmes conceptions délirantes, des mêmes illusions des sens; il se croit encore empoisonné; les boissons lui collent les intestins, le tabac lui donne des maux de tête; ce n'est pas naturel; il est sombre, inquiet, exigeant, il se plaint, il récrimine, mais il se contient; survient une nouvelle crise; il perd le sommeil, il passe les nuits à marcher dans sa cellule, il se montre plus tourmenté, plus soupçonneux, plus irritable, et un matin, sans querelle préalable, sans discussion, il assomme un de ses camarades et le blesse grièvement; puis, il reste comme affaissé, inerte, et se contente de dire que cet homme le taquinait et était d'accord avec les gardions pour l'assassiner. Cette fois, la crise dure après l'acte de violence, ou du moins, la détente n'est que de quelques instants, et D…, obsédé des mêmes frayeurs, des mêmes hallucinations, prépare une nouvelle vengeance contre ses persécuteurs, contre les gardiens qu'il a entendus chuchoter, dont il a vu les épées, contre ses codétenus qui sont les complices des gardiens, et contre le directeur dont il a reconnu la voix, et qui a dit que c'était le soir qu'on devait en finir.

Pour éviter un nouvel accident, on doit priver D… de l'usage de ses mains et le revêtir de la camisole. Il ne paraît plus avoir de craintes d'empoisonnement, ne songe plus qu'aux épées avec lesquelles les gardiens vont lui ouvrir le ventre, de même que dans la nuit qui a précédé le meurtre il croyait être menacé d'être tué par des individus armés de revolvers.

L'état mental dans lequel est D… depuis trois semaines, est analogue à celui dans lequel il était à l'époque où il a tué sa femme; les manifestations délirantes, les illusions des sens, les hallucinations que nous constatons aujourd'hui chez D…, sont la confirmation la plus évidente du délire, sous l'empire duquel il a agi le 23 novembre dernier.