«Quand j'aurai une boutique à moi, disait-il, je ne boirai plus.»

Quand il eut une boutique à lui, il continua de boire. Il rentrait régulièrement gris, passé minuit. Il se levait tard, lisait les journaux, déjeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait toute la besogne à un garçon et à un apprenti.

Il s'enfonça de plus en plus dans cette vie de paresse, d'égoïsme, de dépravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employés. Il s'imagina que ce jeune homme faisait la cour à sa femme. La patronne n'était, hélas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un prétexte à persécutions. Il mit le garçon à la porte, et la pauvre mère eut toutes les peines du monde à faire marcher l'établissement.

Son mari n'avait guère le droit, cependant, d'être rigide. Car, en devenant ivrogne, il était devenu coureur de filles. Et il lui fallait de l'argent, toujours de l'argent!…

Un jour, il faillit tuer sa pâle et courageuse victime. Elle en vint à lui faire une espèce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle obtint que ce pilier de mauvais lieux restât le moins possible à la maison.

La petite fille grandissait. La mère la croyait belle. Elle voulut lui donner de l'éducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait l'argent pour payer les maîtres. Elle vivait pour et par son enfant; elle rêvait de la marier avec un employé de ministère.

Quand sa chérie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un couvent, à quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le piano et l'anglais. Le père ne demandait jamais de nouvelles de sa fille; il la voyait à peine chez eux, de loin en loin; et elle passait les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle au même établissement, s'avisa de le féliciter sur l'éducation que recevait la petite camarade.

«Eh! eh! elle prend des leçons particulières, dit-il; les affaires vont bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.»

Le père, furieux, fit le soir même une scène épouvantable à sa femme, alla le lendemain arracher lui-même sa fille du couvent, et la ramena avec une ironie hargneuse à la boutique.

Elle avait alors quinze ans; elle était grande, point très belle, mais fraîche, décente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une étrangère; elle était dépaysée, effarouchée. Son père la regardait parfois curieusement. Il fut d'abord un peu gêné par sa présence, mais il se remit bientôt à injurier et même à frapper sa mère devant elle. Elle se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une tyrannie diabolique et les obsédait de stupides menaces.